Roi sans Carrosse, chanson pimentée ou rap mielleux ?

Le dernier album d’Oxmo, Roi sans carrosse, fait l’objet de nombreuses controverses, l’une des principales est de savoir si l’un des pères du rap français a basculé dans la chanson française ou si son album est bel et bien un album de rap à part entière. Pour bien répondre à cette question, il faudrait dans un premier temps définir ce qu’est le rap, la question est épineuse et sa réponse peu évidente. La définition du genre est assez vague, le rap est un mode d’expression dans lequel les paroles sont rythmées ou martelées sur un fond musical. De ce point de vue, l’opus de M. Puccino s’inscrit pleinement dans le genre. Néanmoins, ce qui fait pencher le Roi dans la chanson française est sans doute la musicalité de certains de ses morceaux et la lenteur de son flow. « Cactus de Sibérie » et « l’Arme de Paix » avaient annoncé un détachement progressif du genre hip-hop, il s’agit de voir si ce dernier album royal s’inscrit dans cette logique.

Le Roi sans Carrosse ouvre le bal avec « Le Mal que je n’ai pas fait ». On retrouve ici la finesse de l’écriture de Puccino, il dresse un constat moralisateur sur la tendance des hommes à attiser le mal, il use de ses métaphores atypiques pour dépeindre le comportement humain : « Le mal est en bourse, nous sommes ses actionnaires ». Il n’y a pas de doute, c’est bien du Oxmo. Le style s’inscrit dans le prolongement de son dernier album avec un flow plus lent centré sur les paroles et moins sur la technique. Du côté musical, un beat hip-hop assez classique, avec un morceau de guitare pour le refrain dans lequel le Roi s’adonne au chant. Le style Pucc’ est bien présent sur l’ouverture de l’album, paroles mielleuses sur un beat hip hop épuré, nul doute que cet album est à classer au rayon Rap français pour le moment. La suite est plus contrastée, Oxmo glisse quelques indices qui montrent son souhait de se rapprocher de la chanson française, comme dans « Parfois » où le refrain est pleinement chanté. Le Roi nous invite à danser une valse dans le morceau « Pam-Pa-Nam », effet surprenant sur un album de rap, Oxmo outrepasse ici les codes et, encore une fois, il est difficile de placer l’artiste dans un genre défini. C’est ce qui fait la richesse du personnage et son intelligence, sa position entre deux mondes, sa tendance à avoir le cul entre deux styles. Le genre rap est parfois pleinement assumé, c’est le cas dans le titre le « Sucre Pimenté » dans lequel Oxmo se lance dans un egotrip qui manque un peu de percussion. Il s’était déjà adonné à l’exercice dans le morceau « Eh Ouais ! » : « Le meilleur que moi j’attends qu’il naisse, j’écris au lance-flamme, eux au silex ! ». Ici le texte manque d’originalité dans le flow et de recherche dans les rimes, le choix de la facilité dans l’écriture semble être souhaité : « un couplet facile ce n’est que de la rime en ‘ té ’ », la technique et la virtuosité du Roi ne sont plus ce qu’ils étaient. La collaboration avec la chanteuse Mai Lan sur le morceau « Danse couchée » qui dépeint de manière poétique l’ébat amoureux, est un véritable vent de fraicheur ; la jeune artiste à la voix suave et sensuelle, fait une brève apparition avec un texte rappé de manière féminine qui contraste avec les mots d’Oxmo. C’est d’ailleurs la seule collaboration de l’album, le dernier avait connu des participations de qualité avec Sly Johnson, Ben l’Oncle Soul, K’naan et Olivia Ruiz, on déplore ici qu’il n’y en ait pas davantage.

La longueur de l’album est surprenante : 31 minutes. Cela serait correct pour un EP, mais pour un album dont la conception a débutée il y a deux ans c’est un peu juste, d’autant plus que son prix est celui d’un album ordinaire. L’époque d’Opera Puccino, qui rassemblait près de 18 titres dont la durée moyenne était de quatre minutes, semble être révolue. À l’écoute de l’album, il est vrai que l’on peut éprouver une certaine déception, pour plusieurs raisons. L’Oxmo-conteur qui était capable de raconter des histoires de mafiosos d’une incroyable intensité le temps de trois minutes, comme sur « Pucc’ Fiction », ou le temps d’un album, comme dans Lipopette Bar, est délaissé au placard. Même s’il n’a pas perdu sa plume, on peine à retrouver dans ses textes des phrases coup de poing dont il avait le secret comme dans l’Enfant seul : « Maîtrise lancinante, sentiment en ciment, sinon dans six ans, on me retrouve ciseaux dans le crâne dans le sang gisant ». Il est clair que tous les artistes évoluent, l’immobilisme dans le domaine de l’art n’est jamais souhaitable, et Oxmo est un maître du changement de cap dans le but d’explorer de nouvelles contrées musicales. Seulement, il est possible que ces changements de direction ne soient pas suivis par les fans, bien que ces horizons inattendus attirent des nouveaux adeptes de la poésie d’Oxmo. Le rappeur lui-même possède un avis défini sur la question qu’il exprime dans son titre « Artiste » « Ceux qui n’aiment pas n’ont qu’à le faire d’abord, aller mettre plus de dix personnes d’accord ». Mettre tout le monde d’accord sur un album est une chose impossible, l’artiste se doit de faire des choix, et si ces choix sont faits en fonction de son projet artistique et non en fonction des éventuelles retombées médiatiques et financières, cela signifie que ce sont les bons ; de ce côté M. Puccino a toujours suivi la démarche artistique.

Même si l’on peut déplorer qu’Oxmo Puccino s’éloigne progressivement du rap pour embrasser la chanson française, il est indéniable qu’il incarne un parfait ambassadeur en faveur du rap français et qu’il facilite son acceptation en tant que genre musical à part entière. Il faut ménager la comparaison entre Jacques Brel et Oxmo souvent appelé Black Jack Brel, en raison de l’affection qu’il a toujours affirmée envers le chanteur belge, en aucun cas cela fait de lui un nouveau Brel. Il en va de même avec les rapprochements des grands poètes du siècle dernier avec Puccino, il faut comparer ce qui est comparable, même s’il est vrai qu’il est l’un des rappeurs dont les textes sont les plus emplis de poésie.

Roi sans Carrosse présente un Oxmo Puccino flirtant avec la chanson française conservant ses racines hip-hop, cet opus est un étonnant mélange de chanson épicée sur fond de rap édulcoré, qui fait de cet artiste caméléon le chanteur le plus hip-hop et le rappeur le plus poétique.