« Le Rap Game c’est un peu une petite pute ». Voilà entre autre ce qu’a pu nous confier Vicelow, ancien de Saïan Supa Crew, lorsque nous l’avons rencontré pour la sortie de sa BT2 Collector.

Le deuxième volume de Blue Tape vient de sortir, dans cet album tu parles beaucoup du rap français, tu fais un constat sur ces dérives et sur ce qu’il est devenu. Qu’est-ce que tu penses de l’effervescence que connait le rap en ce moment ?

Je trouve ça positif, honnêtement, c’est même cette effervescence qui m’a redonné l’envie de kicker au micro, après comme dans toute effervescence y a du bon et du moins bon, si à un moment donné je me suis écarté du rap c’est parce que je ne m’y retrouvais plus dans l’esprit. En ce moment, même si il y a un engouement et que je suis plus proche de certain MC parce que j’apprécie leur direction artistique, je sens qu’il y a encore un public qui se cherche parce que chacun pense avoir la bonne parole : « Mon rappeur c’est le meilleur » même moi quand on me dit : « Vicelow, tu viens sauver le hip-hop français » de dire ça c’est pas un rang d’honneur à toutes les personnes qui ont du talent et qui sont dans le même esprit que moi. Les gens sont encore dans un esprit de compétition et je trouve ça un peu dommage. La seule chose qui me dérange, c’est aussi cette vague de punchlines, tu sens que beaucoup d’artistes sont en mode court-terme. Avant, quand tu voulais travailler sur un album, un projet, tu pensais à un concept général, tu avais différentes techniques d’écriture pour différents types de sons. Aujourd’hui les mecs veulent juste kicker, faire la punchline, le gros truc, pour être retenue sur la page Youtube et avoir des commentaires, c’est un peu trop ça !

Justement, à ce propos tu dis dans Hip Hop Ninja : « La vitesse ne fait pas le flow, les lyrics qu’on sort ne font pas le fond, punchline sur l’hameçon et tu blufferas beaucoup de poissons. » J’avais le sentiment ici que tu pointais du doigt ces rappeurs qui ont une technique monstrueuse qui font beaucoup d’allitérations, de jeux de mots, mais qui finalement ne disent pas grand-chose. Ils soignent la forme mais n’ont plus de fond, tu t’adresses à ces rappeurs précisément ?

Quand je dis la vitesse ne fait pas le flow, d’expérience surtout avec le Saïan j’ai évolué avec des gens qui étaient très techniques, ce que j’ai appris en écoutant certains rappeurs, c’est qu’un mec ne va pas m’impressionner s’il débite 8000 mots à la seconde ! Des fois des rappeurs vont être beaucoup dans cette démarche, ils vont parler super vite mais n’avoir aucun flow, donc je pointe ces personnes du doigt en disant que la vitesse ne fait pas le flow, et de l’autre côté paradoxalement, il y a des rappeurs qui se disent « rappeurs conscients » et cette conscience font leur crédibilité, alors que je trouve que tu peux être profond en racontant une connerie. Par exemple, un gars comme Orelsan, c’est quelqu’un que j’apprécie car je sens qu’il est lui-même dans ce qu’il fait, et pour moi quand j’entends certains rappeurs conscients, je me dis qu’ils ne sont pas comme ça tout le temps ! C’est un rôle qu’ils se donnent, et ils s’enferment dans ce rôle, c’est fatiguant à la fin.

Dans tes textes tu es assez technique, quand tu écris tu penses d’abord au son ou au sens ?

Ça dépend ! Des fois je pense aux sons des mots, d’où les allitérations, les techniques multisyllabiques, tout dépend des premières mesures, du feeling. Des fois c’est le son qui te fait cracher des mots comme ça sans même savoir comment les mots vont sonner. Pour écrire il y a vraiment deux manières, deux choix différents.

Ça peut partir des deux côtés, ça peut partir du son et amener au sens et inversement !

Grave, tu vois un morceau comme Hip Hop Ninja, je l’ai écrit à partir du son et de l’instru, quand j’ai commencé à écrire le morceau je ne savais pas de quoi j’allais parler. Mais la musique m’inspirait quelque chose j’avais le besoin d’écrire. J’ai commencé à écrire les premières phrases, quand je dis : « je rappe sec pour un égotrip abstrait » au début j’étais parti pour un freestyle, pour vraiment un egotrip, et je me suis rendu compte au fur et à mesure que j’avançais que je voulais parler de choses par rapport au rap et régler des comptes dans un exercice de style avec des punchlines en ayant un truc assez clair. Après je suis parti dans ça en essayant de mettre en forme mes idées sur le rap à la manière d’un freestyle. Alors que des fois je vais plus penser à une forme, un couplet ou un flow, ma manière d’écrire est vraiment très variée.

Tu parles d’Hip Hop Ninja, un remix de ce morceau a été réalisé pour la sortie de l’album, dans lequel tu réunis une sacrée brochette de MC ! Zoxea, Busta Flex, A2H, Kohndo, Sir Samuel et d’autres. Une majorité d’anciens, est-ce que tu penses que le renouveau du rap a incité tous ces anciens à revenir et à faire des projets. On a vu les projets de Zoxea, Diziz, Kohndo, Youssoupha, Dany Dan … est-ce que selon toi ça a créé une émulation positive ?

Je pense que quand tu me parles d’un gars comme Youssoupha, c’est différent il est jamais parti il a juste réellement explosé avec son dernier album. Après pour Zoxea, je ne sais pas, je pense que c’est libre à eux-mêmes, c’est par rapport à un vécu personnel, chacun a eu ses hauts et ses bas, peut-être que le renouveau a motivé certains MC. Moi je sais, que la manière dont je perçois le renouveau ces derniers temps c’est un truc qui m’est propre, et quand j’en parle avec d’autres rappeurs ils n’ont pas le même avis que moi. Il y a des anciens qui sont fâchés contre les jeunes, et qui trouvent qu’ils n’ont pas le niveau, qu’il y a une différence entre le niveau qu’ils ont et le buzz qu’ils font ! Et ça parce qu’il y a des nouveaux rappeurs qui te font des 100 000 vues en une journée, alors que tu as des anciens qui galèrent et qui se demandent pourquoi ces jeunes sont en lumière. Donc je pense que la situation crée de l’aigreur pour certains rappeurs.

Le Rap Game existe encore aujourd’hui selon toi ?

Le Rap Game évolue perpétuellement, c’est un peu une petite pute ! Dans le sens qu’il change selon la vibe, il a rien de constant, et change selon le marché, le public. Des gens qui se crachaient dessus aujourd’hui vont se faire des bisous, parce qu’ils veulent vendre des disques chanter ensemble et faire des featurings, le Rap Game évolue dans ce sens-là. Je suis dedans depuis l’époque du Saïan, sauf qu’on était quand même un peu dans notre bulle on n’était pas mélangé à tout ce rap français. Pour moi, le rap français a toujours été une passion, j’ai commencé à rapper parce que j’écoutais particulièrement que des rappeurs français, j’étais pas trop en monde cainri à l’époque et c’est une chose que je retrouve maintenant. Depuis mes débuts le Rap Game a constamment évolué selon les tendances.

Une question plus spécifique à l’album, est-ce que tu peux nous parler de l’évolution de ton travail avec SoFLY entre les deux albums ?

Ouais ça a évolué car on a appris à mieux se connaître, et parce qu’entre temps on a travaillé avec pas mal de danseurs. Il y a eu des projets à droite à gauche, j’ai pris des instrus à lui que je faisais en live, et c’est de là que j’ai décidé de faire des morceaux, je me suis dit qu’il fallait qu’on fasse une deuxième Blue Tape. Ce volume a été mieux travaillé, il y a eu plus de complicité, plus de sérénité car on avait plus de temps pour le faire, ça nous a pris un an et demi. Et on a assumé ce projet jusqu’au bout, on voulait le travailler comme si on faisait un album, même si les thèmes restaient centrés sur le rap et l’egotrip, on ne l’a pas du tout bâclé. Alors que la première Blue Tape c’était un projet assumé à moitié parce que ce projet était censé être une transition avant mon album solo. Je voulais vraiment expliqué aux gens que c’était une mixtape dont le nom  de Blue Tape, un truc fait de manière rapide qui annonce un projet plus lourd ! J’ai jamais sorti cet album solo, et quand j’ai voulu travailler sur le projet BT2, j’me suis dit que j’allais pas faire un truc vite fait, sinon je le faisais gratuitement. Mais là je voulais faire un truc payant donc il fallait que je le taffe comme un album en mettant des sons lourds, des vrais textes. Je voulais aussi faire plaisir aux danseurs parce que je bosse beaucoup avec eux, j’avais pas mal de choses en tête sur ce volume qui ont évoluées par rapport à au premier.

En parlant de danse, après la fin du Saïan, tu as mis entre parenthèses ta carrière de rappeur, tu t’es plus consacré à la danse en créant le site « I Love This Dance », tu peux revenir sur ce parcours ?

Beaucoup de personnes s’étonnent de mon investissement dans le milieu de la danse, mais ça a toujours été une passion, j’évolue dans la danse depuis tout petit et en parallèle du rap j’ai toujours suivi ce qu’il se passait dans la danse, sauf que j’ai jamais pleinement pratiqué parce que j’ai choisi le rap. Après, par rapport aux personnes que je connaissais, suite à la première Blue Tape j’ai toujours essayé de bosser avec des danseurs sur scène. Je l’ai fait, et je me suis pris au jeu, parce qu’à cette époque j’étais un peu blazé du rap, et je prenais vraiment mon pied que lorsqu’il y avait de danseurs sur scène. J’ai fait pas mal de soirées de danse et ça m’a fait connaître de plus en plus de danseurs, j’étais à 100 % là-dedans. La danse m’a permis de garder ma flamme pour le hip hop, je pense que la danse a sauvé mon rap. Et cette parenthèse dans le rap m’a permis de m’intéresser à la danse et de la regarder avec un œil de rappeur en me disant qu’il y avait plein de choses intéressantes à faire. Je ne voulais pas faire partie des personnes qui parlent et n’agissent pas, alors j’ai commencé à faire un premier évènement de danse, puis après j’ai fait mon site et c’est comme ça que de fil en aiguille je suis passé de passionné à acteur et activiste dans la danse aujourd’hui, et que pas mal de personnes reconnaissent mon travail dans la danse et le respectent parce qu’ils voient que je le fais avec le cœur.

Le monde de la danse est un peu fermé, les danseurs sont dans leur bulle et j’ai eu des difficultés en tant que non-danseur à y accéder. J’ai la casquette de rappeur et on me demandait ce que je faisais ici si c’était parce que il n’y avait plus de thune dans le rap, mais si je suis venu à la danse c’est parce que c’était vraiment une passion, et j’ai ramené dans ce milieu des concepts que le danseurs-mêmes n’avaient pas envisagés. Ils étaient étonnés des idées neuves sur la danse que j’avais, j’ai même fait rencontrer des danseurs à d’autres danseurs. Avec mon expérience artistique j’ai apporté un regard neuf sur certains aspects de la danse, un danseur passionné de rap peut très bien apporter quelque chose dans le milieu du rap s’il souhaite s’investir. C’est juste pour dire qu’il faut ouvrir les portes entre les deux domaines !

Tu as fait le choix d’ouvrir ces portes, puisque sur scène tu vas performer avec deux danseurs – notamment le 24 novembre au Nouveau Casino – aujourd’hui c’est rare de trouver des danseurs sur scène dans les concerts de rap, il n’y a que chez toi et chez le groupe Odezenne, comme expliques-tu ce détachement de la danse par rapport au rap ?

Je pense que c’est dû à l’évolution de ces deux disciplines qui s’est faite de manière indépendante, le rap a eu une évolution plus commerciale que la danse. Après il y a aussi un souci économique, avoir deux danseurs en plus ça signifie un budget plus grand, et tu te demandes si ça a une vraie nécessité. Ensuite, quand j’ai appelé des danseurs sur scène c’est parce que j’avais des morceaux où ils pouvaient s’éclater, je ne vois pas d’intérêt pour Kery James de faire des trucs avec des danseurs, il peut faire des clins d’œil mais pas plus. Tout dépend après du style dans lequel tu es, c’est aussi une mentalité de spectacle et un état d’esprit, et en France on n’a pas vraiment cette culture, on est plus un pays littéraire où on s’appuie plus sur les textes, mais il n’y a pas une réelle culture du show. Moi je me retrouve plus dans la danse parce que j’aime ce côté spectacle, les mises en scène et les choses visuelles, c’est pour ça que je fais ça. Mais petit à petit, le lien entre les deux revient, les rappeurs se rendent compte que le milieu de la danse est très vaste, et que c’est une discipline qui explose. Je pense aussi que les danseurs doivent arrêter de se plaindre en disant que les rappeurs ne les calculent pas, mais il faut d’abord que les danseurs montrent qu’ils sont autonomes, c’est rapport de force entre les deux, les rappeurs vont pas prendre des danseurs sur scène juste pour l’amour du hip-hop. Il faut que les danseurs montrent qu’ils sont indispensables.

On a pu te croiser à une conférence : « Le hip-hop, 30 ans de sous-culture ».

Ah oui ! A Sciences Po ?

Exactement, est-ce que tu considères que le mouvement hip-hop demeure aujourd’hui une culture urbaine ?

Ouais, je pense que le ça reste une culture urbaine parce que le hip-hop est quelque chose qui se vit à travers les personnes et si les personnes viennent de la rue y aura toujours ce côté urbain dans le hip-hop. Mais maintenant je pense que le hip-hop dépasse la rue et n’est pas nécessairement urbain, pour moi le hip-hop c’est quelque chose qui peut se diffuser partout. Quand je fais des concerts à Paris ou en Province, je peux voir des personnes qui ont 40 piges qui n’ont rien de la rue et qui possèdent une vraie passion pour cette culture, mais le hip-hop aujourd’hui va au-delà d’une appartenance sociale, c’est ce qui est fort dans le hip-hop ! Ce qui me gêne dans le mot urbain c’est le côté social, cette étiquette alors qu’aujourd’hui le hip-hop dépasse la rue. Il y a autant de gens de la rue qui font mal au hip-hop que des gens qui n’en sont pas. C’est le cœur qui parle dans ce milieu et pas l’endroit d’où tu viens !

Le dernier morceau ou album de rap que tu as écouté et qui t’a hérissé les poils ?

Rap français ou cainri ?

Plutôt rap français, mais après cainri si tu veux …

Le dernier truc frais que j’ai écouté quand même c’est le dernier Nemir ! Nemir m’a mis bien. J’ai fait juste une écoute vaste, j’ai survolé, mais quand je l’ai écouté j’ai fait : « Ah ouais ok ! Quand même ! »

Il a un flow assez saccadé et technique …

Je sais d’où il s’est inspiré ! (sourire)

D’ailleurs tu as fait une collaboration avec lui sur l’album, comment s’est-elle construite ?

Je l’ai rencontré au BuzzBooster, un tremplin rap qu’il a remporté en 2010, il avait fait une prestation et moi j’étais juge là-bas, et il me connaissait du Saïan et avait suivi depuis nos projets solos. Son premier concert c’était la première partie du Saïan en 2000 à Perpignan, et après le BuzzBooster, j’ai fait sa rencontre et j’ai vu que c’était quelqu’un qui respectait énormément ce qu’on avait fait et qui nous connaissait vraiment bien et depuis on est restés en contact. Plus tard, je l’ai retrouvé à un autre concours où on était juge tous les deux donc je l’ai rechecké à ce moment-là, et je lui ai dit que je cherchais un featuring pour un morceau et que j’avais repéré un mec pas mal dans RapContenders, DeenBurbigo, et il s’est avéré que Nemir le connaissait très bien, c’est comme ça qu’on s’est rapproché tous les trois pour faire le morceau « Nouvel Automne ».

Une collaboration dont tu rêves depuis tes débuts dans le rap, française ou américaine ?

En Français, non. En cainri, je suis un peu de l’école BustaRhymes et tout, avec des gars comme ça ouais ! Un truc qui me ferait plus tripper, même humainement, ce serait avec un mec comme Mos Def. Un jour j’ai fait un freestyle dans la cuisine d’une amie dans le 19arrondissement avec Mos Def, et je suis dégoûté parce que j’ai jamais enregistré ça, à l’époque ça devait être en 2008, et il aurait fallu que je filme ça deux minutes, je l’aurais gardé en souvenir et ça ça aurait défoncé !

Ketchup ou Mayo?

Hum, Ketchup !Ketchup, mais normalement c’est les deux mélangés, je vais au McDo je prends ketchup et mayo, je mélange et c’est les deux ! Ketchup et Mayo, et un peu de Tabasco en plus.

Vicelow sera en concert au Nouveau Casino le 24 novembre à l’occasion de la sortie de la BT2 Collector.