L’Animalerie est un collectif Lyonnais qui abrite d’étranges créatures, l’une d’entre elles se nomme Lucio Bukowski et se distingue par son flow atypique et sa poésie sombre.

Après une mixtape sortie en collaboration avec le beatmaker Milka, Lucio Bukowski nous présente son premier album solo, produit de manière autonome aux côtés d’Oster Lapwass et du collectif « l’Animalerie ». L’artiste Lyonnais nous fait pénétrer grâce à son verbe dans un monde pessimiste et poétique ; tout débute par la découverte d’un stylo sur le sol…

« D’abord j’ai trouvé un stylo sur un trottoir, … » 

Lucio Bukowski nous invite dès les premières mesures dans son univers en nous narrant sa rencontre avec l’écriture et le rap. Il nous explique que la jeunesse est d’abord marquée par des émerveillements qui deviennent par la suite des désillusions. Le constat semble pessimiste, la mélodie du premier morceau épouse parfaitement les paroles de Lucio, distillées avec son flow atypique et régulier. L’artiste est éloquent et vise la recherche du mot juste, son écriture est rigoureuse et la structure des couplets organisée. Sans signature est ce stylo que l’on trouve égaré sur le bitume, il nous peint un monde sombre et poétique où les images se multiplient et excitent chacun de nos sens.

« Je ne dois rien au Hip-hop, l’enculé ne me verse aucun salaire. »

Du rap libre et indépendant qui n’est pas sous le joug de la tendance commerciale. C’est ce qui caractérise le rap de Lucio issu du collectif « l’Animalerie » qui regroupe des rappeurs talentueux qui posent sur les belles prods d’Oster Lapwass. On retrouve aujourd’hui cette philosophie chez beaucoup de rappeurs, comme Grems qui conçoit le rap game comme de l’argent de poche ; ou bien encore Al et Jako d’Odezenne qui ne diffusent pas leur poésie pour amasser des sous. Ce qui motive ces artistes, c’est plus l’art pour l’art que l’art pour l’argent. C’est cette vision que Lucio revendique dans le morceau « Indépendant » , il met en avant le fait que son album est produit sans signature chez une maison de disque. « Je proclame l’autonomie sur des bouts de sample, j’fous des patate dans la face des marchands du temple. »

« Frères et sœurs, je vous laisse mes peu de possessions,
essentiellement des livres on ne refait pas ses obsessions. » 

Lucio Bukowski est avant tout un amoureux du verbe et de littérature. L’artiste clame tout au long de son opus son amour pour la poésie et la langue française. On pourrait dire que c’est du rap poétique, mais cela sonnerait comme un pléonasme étant donné que l’essence même du rap est d’allier la poésie et le rythme. C’est donc du rap tout court, du rap instruit, nourri d’innombrables lectures et enrichi par une solide culture. Ce n’est pas du rap sans fond, visant seulement la recherche de sonorités, d’alitérations et d’assonances, Lucio va à contre courant de la tendance générale qui est de promouvoir les punchlines sonores et les mesures multisyllabiques. Le rap nouveau semble pouvoir se passer de fond, cette absence de contenu est masqué par des rappeurs monstrueux de techniques mais ne parlant de rien. « Parait que c’est le renouveau du rap et tout le monde fait du fade. » Lucio parvient ici à concilier forme et sens, en proposant des textes à la fois techniques et musicaux qui demeurent sensés et réfléchis.

« Des BD de Will Eisner, un CD d’Herbie Hancock, … »

Tous les morceaux de Lucio sont riches d’allusions de références à des textes d’écrivains ou bien d’autres œuvres artistiques. En multipliant les références, l’artiste donne de la profondeur à ses textes et nous invite à découvrir de nouveaux horizons, à prolonger l’écoute de l’album par des lectures d’auteurs. L’album est juste une porte ouverte, une première écoute ne permet de saisir toute sa richesse. Le risque de citer trop d’artistes ou d’œuvres est de tomber dans une sorte de rap encyclopédique. Néanmoins, Lucio manie l’allusion de manière ponctuelle, et lorsqu’il le fait c’est toujours au service de son texte, ce n’est pas de manière gratuite dans le but d’étaler sa culture. Ce n’est pas une démonstration prétentieuse de son savoir, mais une réelle exhortation à ne pas rester cantonné au rap et à s’ouvrir à d’autres domaines.

« Je gratte mes papiers comme des beaux épitaphes, n’ayant que des mots en guise d’héritage. »

La mort est un thème omniprésent dans les textes de Lucio, le titre « Mémento Mori » (en latin, souviens-toi que tu mourras) décrit le rapport que l’artiste possède avec la mort. Il écrit pour prolonger son existence après la mort, ses textes constituant un héritage, des marqueurs de son existence. Le thème est également abordé avec dérision, comme dans le morceau « Testament » (mon coup de coeur de l’album), dans lequel il collabore avec le déjanté Hippocampe Fou et son compère de l’Animalerie Anton Serra. Les collaborations sont bien choisies et apportent un peu de fraicheur et de richesse à cet album.

Sans signature se ferme sur le magistral et énigmatique « Ludo », assez déroutant puisque l’on cherche à deviner qui se cache derrière ce Ludo. Je ne n’en dirai pas davantage vous laissant ainsi le plaisir de la découverte et l’effet de surprise. Je dirai simplement que ce morceau dégage une forte émotion et une belle sensibilité appuyées par une mélodie de piano. Ce texte vient donc cloturer un premier album très réussi, à la fois riche musicalement et précieux pour ce qui est des textes. Néanmoins, on aurait aimé davantage de variations pour ce qui est du flow, même si ce qui fait l’originalité et la force de Lucio Bukowski. Les collaborations brisent bien cette effet de monotonie et apportent de la profondeur à Sans Signature, album qui nécéssitera plusieurs écoutes pour être apprécié à sa juste valeur.

Quelques comparaisons percutantes de Lucio :

« Ignore les dieux ils sont froids comme des poignées de porte. »

« La nostalgie est plus ancienne qu’un sarcophage du haut empire. »

« Vos débats sont stériles comme une octogénaire dans une orgie. »

« J’m’ennuie comme un analphabète au cœur du quartier latin. »