Initialement, Baubô, artiste de rue, devait coller des masques dans les catacombes, et puis finalement ça ne s’est passé comme prévu mais cela a donné lieu à une riche discussion sur sa pratique, ses projets et ses convictions.

Si on avait eu un peu plus du courage et qu’on était descendu dans les catacombes, qu’est-ce que tu aurais fait concrètement ?

Parle pour toi pour le courage ! (rires) Je ne trouve pas que ce soit une question de courage de descendre dans les catacombes, c’est plus une question de sensations, et je ne l’ai pas senti. Sinon j’aurais posé mes masques ! Apparemment ce sont des murs en calcaire qui boivent beaucoup l’eau, donc normalement c’est sec, en tout cas c’est ce qu’on m’a dit. Je voulais faire un mandala de masques s’il y avait la place ou bien juste installer des masques sur un mur.

C’est parce qu’on te l’a proposé ou c’est parce que tu trouvais que c’était une démarche intéressante ?

On en avait parlé avec Vanna, une photographe avec qui je me déplace souvent en ce moment quand je vais coller. Un pochoiriste me l’avait suggéré aussi, il y pose régulièrement. Visuellement ça me paraissait intéressant et j’imaginais que c’était beau. Poser des graffs ou coller un travail artistique dans cet endroit ça doit donner un certain cachet.

Mais après si tu l’avais fait, en termes de visibilité c’est quand même assez réduit…

Oui c’est sur que tu ne vas pas coller dans les catacombes pour la visibilité ! J’y allais pour le lieu en lui-même, pour ce qui est de la visibilité dans ce cas, il y a les photos ! ça rejoint d’ailleurs la question de la visibilité dans la rue. L’art urbain est un art éphémère donc rapidement il n’y a plus trace de ton travail. Alors la question est « est-ce que tu colles uniquement là où il y a du passage ? ». Pour la créativité c’est quand même pas super sympa, ça réduit certaines envies, certaines pulsions. Si tu penses comme ça, t’es toujours coincée dans les mêmes quartiers à Paris, ça va être ici (ndlr : interview réalisée à Châtelet), dans le 11ème du côté d’Oberkampf… C’est toujours les mêmes murs, en plus c’est pas des murs très jolis parce qu’ils sont souvent repeints en marron ou jaunâtre. Au final, tu ne finis par coller, que pour la visibilité. J’ai envie que mon travail soit vu, ce n’est pas la question, mais pas que ça. Les catacombes c’est l’idée de poser son travail ailleurs pour lui donner une autre vie, toujours dans l’espace urbain, pour le coup au sous-sol. J’ai aussi trouvé des murs qui ont énormément d’allure dans le 19ème et il y a pas de passages du tout ! Coller sur des murs qui dégagent quelque chose, ça me fait rêver. Après est-ce qu’il faut coller pour être vu ? Je sais pas, je ne sais même pas pourquoi je colle. C’est plus artistique on va dire, je veux que ça prenne une autre dimension parce que c’est dehors. J’essaie de trouver des endroits qui sont beaux, beaux à voir, peu importe qu’il y ait des gens qui passent.

Comment tu choisis les lieux où tu colles, c’est au hasard en passant dans la rue ?

Il y a plusieurs manières, des fois je passe devant un mur, comme avec toi toute à l’heure et je me dis qu’ici ça pourrait être pas mal, mais je ne m’y attends pas spécialement. Après des fois je vais exprès me balader dans des quartiers pour trouver des emplacements qui m’intéressent comme ces fameux murs dans le 19ème vers la Porte de la Villette. D’ailleurs les portes c’est intéressant, c’est vraiment urbain.

Est-ce qu’on te propose de poser sur des endroits privés, sur des bâtiments quelconques ?

Oui à Montpellier récemment dans une maison éphémère. J’ai vu par ailleurs un projet l’autre jour sur YouTube qui a eu lieu à Brest. Une artiste a proposé à des gens, propriétaires de leurs maisons, s’ils voulaient qu’un graffeur s’empare d’un de leur mur. Le projet a eu lieu dans toute la ville. Ce serait un truc à faire à Paris ! Pas sûr que ça fonctionne. Une fois à Belleville, il n’y a pas longtemps, j’avais collé un truc sur le mur d’un immeuble. Un voisin est sorti et m’a dit : « Ah non, nous on n’aime pas ça du tout dans notre quartier ». C’est le jeu ! Tout le monde ne peut pas aimer. Alors oui j’aime aussi l’idée de coller de façon autorisée, tu as tout ton temps !

C’est pas fait dans la précipitation. Et après une fois que tu colles tes masques ça t’arrive de repasser sur les lieux pour voir si ça se décolle ou pas ?

Ça dépend !

Tu te sens fière un peu ?

(rires) Quand je repasse devant parce que c’est sur mon chemin, je regarde c’est sûr. J’en ai collé un le long du canal vers République. Je jetais un œil quand j’y allais. C’est marrant de voir combien de temps ça tient. Celui là, trois semaines, et puis je crois qu’il a été récupéré par quelqu’un parce qu’il restait un petit bout sur le mur et ça ne ressemblait pas à du nettoyage. Je regarde oui, ça me fait plaisir ! Quand je les mets je fais pas ça à l’arrache, ça me prend du temps. En ce moment je pose des originaux, des dessins en noir et blanc d’une série appelée « The powerful one », je passe une semaine à chaque fois dessus à les faire donc quand je les mets, je les mets avec amour ! En résumé Je vois ceux qui sont sur mon chemin, mais je n’y retourne pas exprès.

Est-ce que tu as le sentiment de « t’approprier » le lieu où tu colles ? Même si « approprier » est une notion un peu floue je pense…

En quelque sorte, c’est quand même du marquage, tu décides que le mur t’appartient le temps d’un collage. D’une certaine façon oui, après…

C’est pas pour dire ça c’est le territoire de Baubô…

Non, pas vraiment, je m’attribue cet espace que le temps de coller. Dernièrement j’ai lu un article de Stéphanie Lemoine sur Rue89 qui répondait à C215, elle disait que le terme vandale restait un terme poétique.

Oui, qu’il fallait nuancer un peu ce côté hors-la-loi…

Quand tu signes ton nom t’es plus vraiment un vandale, tu veux être vu et identifié. Dans le graffiti, autant j’aime ce mouvement et son esthétisme, autant je n’y vois pas de vandales. Comme dit Stéphanie Lemoine : « le Graffiti, ce n’est pas défier le système mais l’assimiler » Il y a un décalage, ils se veulent (ou se disent) antisystèmes mais ils signent toutes leurs œuvres…

Ils ne sont pas vraiment contestataires

Il faut remettre un peu les choses à leurs places, ce côté un peu fantasmagorique : « Nous on est des sauvages ! on est dans la rue ! » Ils (ceux qui signent) ne font rien de différent des autres quand à leur objectif : faire connaître leur travail.

Tu te revendiques comme étant une artiste de « street art » ?

Non pas plus artiste de street-art qu’artiste de home-art.

BauBô

C’est ce qu’il me semble, parce que tu n’en parles pas vraiment…

Je dis plutôt que je travaille dans la rue, en tout cas une partie de mon travail s’y passe, donc je peux me définir comme une artiste urbaine. Mais tout mon travail artistique je l’ai développé chez moi, je ne suis descendu dans la rue que depuis un an. « Street art » c’est plutôt un terme générique. Pour moi il n’y a pas tellement de différences entre travailler en atelier et travailler dans la rue si ce n’est la notion d’urgence. Pour le reste, tu es dans un travail artistique. Ce qui peut-être difficile c’est de passer de la rue à la galerie quand on vous demande de présenter votre travail de rue comme il est dans la rue. C’est presque un concept marketing. Mes masques par exemple sont d’abord des toiles. Je les ai pris en photo, imprimé mais ça reste du travail sur toile. Je crois que j’ai trouvé un biais, dernièrement, pour présenter ma série « Pacman VS Tetris » que je n’ai pas faite que pour la rue. J’ai trouvé dans la rue des gros bouts de bois qui ont vraiment de la gueule, qui sont bien burinés, bien fatigués, sur lesquels je vais coller cette série. Grâce à ces pièces de bois je vais pouvoir exposer en galerie des choses qui ressemblent à la rue. Mais ça reste un travail créatif, un travail de recherche ; d’abord j’ai parcouru les rues pour les trouver – d’ailleurs y a rien qui traîne dans Paris, pas de planches de bois pourries j’ai halluciné, c’est propre ! – ensuite ces morceaux de bois ont une force, une histoire et la réalisation du collage dessus me procure le même plaisir que mes autres travaux donc je n’ai pas l’impression de me moquer des gens avec un concept.

Mais est-ce que selon toi le « street art » est une catégorie qui existe ?

Le « street art », ce serait toutes les formes d’art posées dans la rue.

Ça regroupe les formes d’art dans l’espace public, mais on met tout le monde dedans, les graffeurs, les graveurs, les colleurs…

Oui, c’est ça et il y a aussi le tricot ! J’sais pas si tu connais ?

Ah non !

C’est un mouvement génial, En France, Il y a ce « collectif France Tricot » qui investit la rue, elles ont recouvert plein de trucs avec de la laine tricotée. Aux Etats-Unis d’autres ont rhabillé le taureau de Wall Street. Voilà, tout ça pour dire qu’on peut mettre plein de pratiques différentes derrière le label street art. Ce qu’il y a d’intéressant avec la rue, c’est que tout le monde peut y aller. Moi j’y suis descendu pour des raisons politiques, d’abord de façon féministe. Une des raisons aussi, c’est que si tu n’as pas fait d’école d’art, tu ne connais pas le circuit. J’ai commencé l’artistique super tard, je n’étais pas du tout une artiste au départ et je ne connaissais personne. La seule façon de présenter mon travail c’était par internet et personne ne me répondait. Alors faut exposer dans des bars mais ça sert pas à grand-chose, tu le fais une fois, deux fois, tout le monde s’en fout, personne ne regarde. La rue devient alors un espace où tu peux montrer ton travail et le partager. Comme un cuistot qui fait des supers plats et qui a envie que les gens goûtent et prennent du plaisir. C’est un peu la même chose, si tu penses que ton travail est intéressant, tu as envie de le montrer aux autres, et du coup la rue reste un support accessible à tous.

Tes œuvres s’inscrivent donc dans un contexte particulier

Oui, et ce contexte urbain donne de la puissance à l’œuvre et de la gueule à la rue ! Et puis la rue tout le monde peut y aller, il y a de tout, du très bon, du très mauvais. En France, l’art est devenu élitiste, très conceptuel, le street art, le graffiti est accessible, c’est populaire et ça n’oblige pas les gens à pousser les portes de galerie dans lesquels ils peuvent se sentir mal à l’aise. Mais pour clore la question, je suis artiste de rue quand j’y suis.

Tu disais que tu avais commencé avec une démarche féministe…

Oui, en gros. Je travaille sur le féminin et le genre, j’ai pas mal lu Françoise Héritier, une anthropologue qui a travaillé sur cette question (entre autres), sur les distinctions masculin-féminin partout dans le monde. Par ses recherches, elle s’est rendue compte – enfin je te fais un super raccourci – que le masculin et le féminin étaient inversés en orient et en occident, et qu’au final c’est toujours le masculin qui est valorisé. En tant que femme, supposée porter les valeurs du féminin, cette dévalorisation je la vis tous les jours, et donc à mon petit niveau je me suis dit que j’allais travailler sur le féminin pour lui donner un peu plus de valeur, que le féminin et le masculin soient égaux et donc que l’être humain soit entier. J’ai choisi le dessin de l’utérus à ce moment-là comme symbole. Et puis en faisant ces recherches, je suis tombée sur un article dans Le Monde qui s’appelait : « La rue, le fief des mâles », dans cet article on explique que la rue c’est pas pour les femmes, on ne doit qu’y passer.

Et y passer à certaines heures, en étant habillée d’une certaine façon…

Voilà, exactement, si tu restes stationnée, on te prend pour une prostituée, la rue c’est construit par les hommes pour les hommes, ils se sont appropriés cet univers. J’ai voulu aller y mettre du féminin, ça c’était la première raison. La deuxième c’est que j’ai découvert que dans les galeries, 80% des artistes exposés sont des hommes. Donc j’avais très peu de chances d’être exposée, si je voulais montrer mon travail il fallait que je le montre d’une autre façon que dans les galeries.
Au début ça m’a bien fait flipper de descende coller dans la rue à cause de mon conditionnement en tant que femme, je n’arrivais pas à y prendre ma place. La première fois que j’y suis descendue, je tremblais, c’était très pénible. J’ai mis une bonne année à y retourner. Les femmes pensent qu’elles sont en danger dans la rue, alors que les rapports de police montrent que ceux qui sont en danger sont les hommes, les femmes sont en danger dans l’espace domestique. Une fois qu’on sait ça, c’est la liberté.
La rue est à tout le monde mais malheureusement la visibilité des œuvres, ceux qu’on voit investis dans les événements relatifs au « street art » ou dans la presse, sont essentiellement des hommes.

Baubô

D’accord, ce n’est pas parce qu’il y a plus d’hommes que des femmes qui en font, il y a beaucoup de femmes dans le milieu également ?

Oui mais il y a peu d’ouverture faite aux femmes C’est très androcentré sans doute de manière inconsciente. Après on va me dire que l’art ce n’est pas une question de sexe, mais si, c’est une question de sexe puisque la majorité des artistes présentés sont des hommes. C’est comme les postes de pouvoir, si ce n’était pas qu’une question de sexe, il n’y aurait pas que des mecs, il y aurait des deux.
En tant que femme dans la rue, une fois ma peur apprivoisée, je ne me suis jamais sentie en danger, je n’ai vraiment eu aucun souci dans la rue, et d’ailleurs c’est drôle, j’ai fait quelques sorties avec des mecs qui ont beaucoup plus flippé que moi et qui voulaient aller vite! Mais moi je mets une demi-heure à poser mes masques !

Ah oui c’est assez long quand même !

Oui, quand je pose mes mandalas de masques, je mets près d’une demi-heure, c’est super long. Et quand je pose mes Pacman Vs Tetris, c’est tout pareil, je les pose carré par carré !

Et tu as déjà eu des problèmes avec la police ou des riverains ?

Dans mes souvenirs deux fois. Du côté de Pigalle, la première fois je posais ça sur l’entrée d’une impasse un peu chic, les flics sont arrivés et ils m’ont demandé ce que je faisais, je leur ai dit que je collais des masques, ils m’ont dit que c’était très beau mais qu’ils n’allaient pas pouvoir me laisser les coller ! Ils étaient très sympas, j’ai enlevé mes affaires et je suis partie. Et la deuxième fois, c’était pour une exposition dans une galerie, j’ai collé à côté de la galerie sur un mur. Une voiture s’est arrêtée derrière moi, j’étais quasiment à la moitié de mon mandala, c’était les flics. On a discuté deux secondes et ils sont repartis sans rien me dire.

Finalement des fois, il y a une sorte de complicité qui se crée avec la police, et comme ils trouvent ça beau, ça passe.

Ce qui pose plus de problème aux flics, ce sont les marqueurs ou les bombes, ça c’est vraiment considéré comme de la dégradation pour eux et ceux-là prennent cher. Alors que le collage est plus considéré comme une affiche, c’est interdit mais ils se formalisent moins. Des fois, il y a des gens qui passent et qui me disent : « merci ». Puis des fois, y en a qui trouvent ça moche, ça les dérange, la publicité ça leur va mais pas ça !

C’est un beau paradoxe quand même !

La pub c’est légal, c’est de l’argent, on est dans le système autorisé ! Mais je pense que ça fait partie du jeu aussi, le fait qu’il y ait des gens qui peuvent ne pas aimer. Il y a des gens qui enlèvent les œuvres parce qu’ils trouvent que c’est de la dégradation… c’est pour cela que mes dessins originaux quand je les pose j’essaie de faire des photos qui ont du rendu pour ne pas avoir trop mal au cœur si on me les enlève tout de suite !

Comment tu fonctionnes pour créer tes collages ? Tu disais que tu avais plusieurs séries.

Oui je développe plusieurs séries. Les masques d’abord, j’en ai réalisé 70. A travers ces masques je parle d’un féminin en observation. Il y aussi « Pacman Vs tetris » une série autour du jeu, et plus particulièrement le jeu chez les femmes. Souvent on désapprend aux petites filles à jouer pour qu’elles se responsabilisent plus vite, donc elles ne savent plus jouer lorsque l’elles deviennent adultes. Les garçons eux continuent de jouer et de prendre l’espace. Ils sont toujours avec un jouet à la main, alors que les filles sont là à devoir être jolie, à devoir être raisonnable. Jouer c’est vraiment prendre l’espace, donc je voulais travailler sur cette notion de jeu.
Je travaille également sur une série en noir et blanc sur la puissance qu’offre le féminin si il est intégré.

Le fil directeur reste toujours le féminin

Toujours ! Dans toutes mes séries j’essaie de développer une réflexion sur le féminin, le dessin symbolique de l’utérus y est toujours présent et je le décline selon ce que j’ai à dire.

Tu as participé dernièrement à un projet, Home Street Home, dans lequel des artistes de rue ont investi une maison pendant un certain temps, une maison vouée à être détruite. Ça ressemble un peu à la « Tour 13 » sur le principe, est-ce que selon toi ça dénature pas un peu le « street art » de poser en intérieur ?

En fait, là on travaille plus sur de l’éphémère. Dans l’art de rue il y a le côté éphémère et le côté urbain. Dans la rue, les deux se mélangent. Donc dans ce projet là c’est davantage le côté éphémère qui est mis en avant. Fin janvier, cette maison sera détruite, j’ai trouvé ça très marrant de poser dans les pièces d’une maison parce que c’est très hors contexte finalement, l’éphémère n’a pas sa place dans une maison normalement. Tu rhabilles un lieu pas du tout comme il devrait l’être. Après sur le fait de poser entre quatre murs, je pense qu’il n’y a pas vraiment de différence avec la rue étant donné que la maison est abandonnée, un peu abîmée. Cette maison délaissée devient en quelque sorte l’espace urbain démoli, c’est plus comme ça que les artistes le voient je pense. Mais je ne vois pas vraiment où est le problème, faire ça en intérieur, ou en extérieur, les deux sont intéressants. Je n’ai pas vraiment ce questionnement de savoir si ce que je fais est conforme au mouvement, si on me propose quelque chose qui m’intéresse, j’y vais.

Ketchup ou Mayo ?

Ketchup

Site de Baubô / Crédits photos : Vanna Santoro