L’artiste Konu, rencontré pendant le festval Upaint de l’Université de Créteil, revient sur son parcours et sur la récente explosion du « street art ».

A tes débuts, qu’est-ce qui t’a amené au graffiti ? Comment t’en es venu à investir la rue ?

Au tout début quand j’ai commencé, c’était en 1989. Il y a de l’inconscient et du conscient, l’inconscient ce sont toutes les images que j’ai vues dans des bouquins d’anglais, les images de fresques et de gros murs peints aux Etats-Unis, un peu de tag aussi, mais je ne calculais pas trop le tag à l’époque, je prêtais attention vraiment aux grosses fresques. La partie consciente, c’est que je savais que j’étais fait pour faire de la peinture et du dessin, je viens d’une famille dans laquelle une partie de la branche est dans l’artistique. Du coup, j’ai grandi avec ça, j’ai toujours dessiné et je me suis jamais posé de questions sur ce que j’allais faire. Aller dans la rue, c’était un moyen de faire des grandes peintures, après ça s’est fait tout seul ! C’est plus la rue qui est venu me chercher, j’y suis pas descendu parce que c’était une mode.

Est-ce que ce n’était pas également un moyen d’avoir de la visibilité ?

Je ne crois pas, à l’époque je faisais ça pour mon plaisir, il n’y avait rien de calculé. Si je l’avais calculé, je l’aurais fait comme certains, beaucoup mieux et mieux préparé.

Quand tu travailles dans la rue, comment tu choisis les endroits où tu poses, est-ce que pour toi il y a une forme de spot idéal ?

Il n’y a pas de spot idéal, chaque spot parle à certaines personnes. Je sais que quand je vois certains tags ou graffs, je me dis : « ah ouais, le mec il a quand même utilisé ce support là, ce recoin de mur… », chose que je n’aurais peut-être pas faite parce que j’ai du respect pour certaine surface, certain lieu. J’ai toujours eu ça, j’ai une forme de respect, c’est un peu bizarre de dire ça pour un graffeur, parce que généralement tu dois tout défoncer. Je me dis que parfois c’est bien de voir des lieux et de ne pas y toucher, quand ça devient trop facile, c’est pas marrant.

Ton but ce n’est pas vraiment la transgression alors…

Ça l’était, mais j’ai fait ça gentiment on va dire ! Mais, quand tu commences à prendre de l’âge, un moment donné tu ne peux pas faire n’importe quoi. Pour revenir aux spots, aux endroits où tu peux peindre, des fois je prends une palissade en photo, je me dis que je vais la faire et puis je l’oublie parce que trois jours après j’ai vu un mur, et que ce mur me renvoie vers une usine, je ne pose pas n’importe où et je respecte toujours le lieu où je pose.

Tu participes à des expos, tu travailles sur commande, tu poses dans la rue, est-ce que pour toi il y a une différence entre ces activités ou ta pratique reste la même ?

Ouais, il y a une vraie différence. Généralement, je signe tous mes boulots, même des boulots qui ne me ressemblent pas, des commandes par exemple. Je signe ces travaux quand même, parce que j’y ai mis mon énergie et c’est bien d’être visible. Par exemple, là je reviens de faire une performance pour un théâtre, on m’a demandé de réaliser un logo, j’ai rajouté quelques petits trucs. Ce genre de choses, à la base, c’est pas mon boulot, c’est juste une intervention d’un artiste sur un logo. J’essaie quand même de signer, parce que je pense que tu apprends de tout.

Quand les gens viennent te voir pour une commande, est-ce qu’ils ont des attentes particulières et quels termes ils utilisent ? Street art, graffiti ?

Généralement, le street art est en vogue ! C’est horrible, les gens ils n’ont plus que ça à la bouche : « street art, street art, street life, street food, street piano… ». Donc, forcément tu graffes, les gens ne vont pas dire que t’es un taggueur ou un graffeur, ils vont dire que tu es street-artist. J’essaie de dévier le truc, en disant que je suis artiste et pas street-artist. Sinon, je suis plutôt graffeur !

Mais tu n’as pas changé le contenu de ton travail par rapport aux demandes ?

Si, ça évolue forcément ! Là je reviens de faire un pochoir pour le théâtre alors qu’à la base j’suis pas du tout pochoiriste. J’ai fait un pochoir, parce que j’ai été pris par le temps, il fallait que je fasse un produit propre en peu de temps. J’ai fait ça mais le principe du pochoir ne me convient pas, mais du coup c’est que j’ai fait est devenu street art. J’suis obligé d’adapter mon boulot au support, à la commande, j’apprends à manier des techniques différentes. Après, tu es catégorisé street-artist parce que le street art est une mode ! Le graffiti c’est une culture, c’est autre chose.

Je parlais avec d’autres artistes qui se sentent parfois street-artist par défaut, parce qu’on leur attribue ce titre qui ne leur correspond pas vraiment…

Mais en même temps quand tu veux garder cette image-là, les gens l’ont assimilé et c’est quelque chose que tu as envie de défendre. Ton image tu la défends, je ne vais pas parler pour les autres, mais accepter d’être street-artist c’est aussi un moyen d’avoir plus de contrats d’être connu plus facilement au près des gens, c’est pour cela que certains jouent cette carte. Si tu dis : « j’suis un taggueur, j’vais vous faire votre mur madame », les gens te regardent mal, si tu dis que tu es street-artist, ça plait tout de suite beaucoup plus. On doit s’adapter, je ne dirais pas que j’suis street-artist à défaut, c’est négatif. Je peux l’être, mais ce n’est pas cette carte que je mets en avant. Quand on me commande quelque chose, je dis que je fais du graff, j’essaie d’expliquer le truc. Je ne vais pas me coller une étiquette qui ne me plait pas. Sur mon site il doit quand même y avoir marqué « street art » parce que les gens font référence à ça forcément. Des fois, j’suis un peu limite, je vais faire du collage ça devient du street art, je vais peindre des poteaux, ça devient du street art, oui, c’est du street art.

Tout cet engouement pour le street art par les galeries, les mairies, les acteurs institutionnels a-t-il un impact sur ta pratique ?

Ouais, je pense que ça a une réelle conséquence. Pour l’instant j’en tire pas beaucoup de ronds, par rapport à certaines personnes qui se remplissent vraiment les poches. Il y a des artistes qui sortent des Beaux-Arts, ils vont coller deux-trois trucs dans la rue, ils deviennent street-artists, et les galeries, les pauvres qui n’y connaissent pas grand-chose, vont les chercher pour que le mec expose. Alors que toi tu peux trimer et ne rien n’avoir. Tout ça a un impact, le problème est que les gens n’ont pas de culture, ils vont reprendre les mêmes artistes dans toutes les galeries, les artistes sont toujours les mêmes alors qu’il y a plein de graffeurs, il y a plein de trucs dans la rue et des gens qui sont là depuis très longtemps. Après, c’est peut-être leur choix de pas vouloir aller en galerie aussi.

Ou c’est parce qu’on leur propose pas…

Moi, je sais que c’est quelque chose que je travaille, que j’essaie parce que forcément c’est une forme de visibilité, c’est pas négligeable. Tu ne peux pas tout faire, vendre ton travail, produire, être à l’atelier, contacter des gens, un moment donné c’est bien aussi d’avoir cette opportunité d’aller en galerie.

C’est une forme de reconnaissance ?

Oui, complètement ! Et puis ça permet d’avoir des contacts, du monde qui te voit, je ne parle pas forcément d’achats, mais c’est mieux pour tes tableaux qu’ils soient en galerie qu’au fond de chez toi dans ta chambre ou je ne sais où !

Est-ce qu’il y a une forme de communauté entre les « street-artists » ?

Il y a une communauté, enfin une communauté je ne sais pas, mais de ce que je vois il y a des fusions qui se font entre certains artistes, ça a toujours été comme ça dans l’art. J’ai l’impression qu’au niveau du street art c’est beaucoup plus visible que chez les graffeurs, parce que chez les graffeurs ça se mélange, ça se fusionne, mais les gens ne voient plus qu’une énorme fresque colorée. Au niveau du street art, j’ai l’impression que les collaborations font plus de buzz, et que les artistes ont vraiment plus d’identités. En fait, ils vont fusionner entre pochoirs, collages.

La technique fait plus l’identité d’un street-artist, alors que les graffs peuvent sembler un peu similaires pour le public s’il n’a pas les codes pour les déchiffrer.

Le street art a davantage de succès, parce que ce sont des formes dessinées, le pochoir ça reste quelque chose de simple, ça renvoie toujours à une image concrète, à quelque chose que les gens connaissent, comme un petit chat. Les gens se sentent réconfortés, ils sont sur des bases sures, c’est pour ça qu’ils aiment. Quand les gens commencent à perdre pieds, c’est là que ça devient intéressant, c’est par rapport au travail de la lettre, c’est le graff, et là les gens tu sais que tu les perds. Quand ils n’arrivent pas à lire le nom, le blaze, ils vont dire qu’ils n’aiment pas trop, que c’est agressif, ou qu’ils trouvent ça beau. Dans le street art, c’est plus direct, c’est une image que tu gobes tout de suite, la lecture est simple, il est beau le petit chat et voilà.

Comme c’est quelque chose de figuratif, ça percute beaucoup plus, le graff parait plus comme étranger.

Oui, c’est ça, puis il y a certains artistes qui marchent bien parce qu’ils font de l’abstrait, les gens connaissent ça, les jeux sur les couleurs ça va plaire ils vont dire que c’est beau. Si le lettrage est trop compliqué, ça devient presque une peinture abstraite pour eux.

Quand tu graffes dans la rue est-ce que ça t’arrive d’avoir des retours des passants ?

Ouais, ils m’insultent ! (rires) J’ai toujours remarqué que quand tu lâches un peinture dans la rue, les gens kiffent quand c’est un produit qui est propre. Ils voient que tu as pris du temps, du moment que c’est propre y a pas de problème, quand ça commence à être destroy, ça craint pour eux. J’ai tout eu comme réactions, j’ai eu des insultes alors que c’était un plan légalisé sur des rideaux de fer, parce que quand les gens me voient avec une bombe ils ont peur. Ils viennent des fois pour me dire d’arrêter et qu’ils vont appeler les flics, je leur dis alors que c’est un plan légal. Ils ont ras-le-bol de ça, ça m’est arrivé plusieurs fois, de toutes tranches d’âge. A côté de ça, il m’est arrivé de faire du vandale sans avoir de plaintes parce que quand c’est bien fait sur un mur privé, les gens apprécient, les réactions sont assez variées. J’suis jamais rentré dans des grosses bagarres ou des grosses polémiques.

Tu n’as pas eu de problèmes avec la police ?

Ah si ! Ça fait partie du parcours, sinon t’es pas vraiment graffeur ou tu n’es pas dans le street-art ! Il y a des artistes aujourd’hui qui ne se sont pas encore fait arrêter de leur vie. Ils ne savent pas ce qu’est une cellule de dégrisement, une prise d’emprunte, ou des amendes. Est-ce qu’on peut encore parler de street art dans ce cas-là ? Sinon c’est juste une couverture, soit tu le fais à fond, soit tu joues de ça.

Il y en a qui joue sur ce côté street alors qu’ils sont complètement intégrés au système.

Ils font ça parce qu’il y a du pognon à prendre ! L’autre fois j’ai rencontré un petit jeune, ça fait peut-être deux ans qu’il peint, il a déjà des commandes à gogo de particuliers et d’autres. Je lui ai dit que ça venait vachement vite pour lui, il fait des mickeys, il prend un billet et voilà. Chacun sa vie, on fait comme on veut, il n’y a pas vraiment de règles, enfin il n’y en a plus ! C’est ce qu’on m’a dit une fois dans un terrain vague, je voulais faire un graff on m’a dit que de toute façon dans une demi-heure il serait effacé. J’ai du mal parfois avec ça.

Quand on voit l’effervescence aujourd’hui autour du street art, tu ne penses pas que ça va s’essouffler ?

Si, complètement ! Et c’est là où les vrais artistes de la rue et les vrais graffeurs, enfin les vrais, je veux dire ceux qui ont toujours revendiqué d’être graffeur seront toujours là. Ils sont là, et plus tard ils resteront bien posés, parce que dans le street art il va y avoir du déchet forcément. Déjà en galerie, il y a du tri, et c’est comme la vie, ça s’auto-régule, il y a des gens qui prennent le graffiti comme un défouloir, qui vont faire ça pendant six mois et après tu en entends plus parler. Ça se régule, et dans le street art ça va être ça. Il y a du copier-coller, il y a du pompage à fond ! Quel intérêt de refaire du Miss.Tic, de refaire du Banksy, de refaire du C215 ? Personnellement, je ne vois pas.

Quelle est la question qu’il faut absolument que je te pose ?

Ahah ! Les questions bêtes, c’est bien ça casse le rythme. Si je suis content de ma vie de street-artist ? (rires) Si ce n’est pas une erreur d’avoir été dans le graffiti ? Je ne pense pas, je crois que ça m’a apporté beaucoup de choses, si c’était à refaire, je le referais, mais en pire encore ! Parce qu’il y a des petits jeunes que j’envie, parce que je vois qu’ils déchirent tout. Ils ont 16, 17 ans et ils savent que tant qu’ils ne sont pas majeurs, ils peuvent y aller. Moi je fais partie d’une génération qui n’a pas compris ça. Moi, en tout cas, je n’étais pas assez mur pour ça, donc si c’était à refaire, ça serait encore pire !

Quelle est ta démarche artistique ? Quelle est ta ligne directrice ?

C’est très dur de garder une ligne directrice, et de savoir où tu vas. Je me suis toujours cherché. Techniquement parlant, j’utilise toujours la bombe, mais j’ai fait des toiles au pinceau qui n’ont rien à voir avec le graffiti. Des fois, les gens me disent : « Ah ouais, mais en fait tu sais peindre ! », j’hallucine quand on me dit ça. Je me suis perdu parfois dans des boulots, et là depuis une dizaine d’années, mon travail avance, est-ce qu’il est abouti ? Je dirai que je suis sur la bonne voie, parce que quand tu t’aperçois que tu commences à être pompé ou que d’autres artistes reprennent un peu ton boulot c’est bon signe. Actuellement, je fais des bubble faces, des visages ronds, je me suis aperçu qu’il y a deux-trois artistes qui sont également dans cette mouvance de visages ronds, donc je me dis que je suis sur la bonne voie et ça me fait chier aussi. J’essaie toujours d’aller plus loin, de progresser. Ce que je tente de mettre dans mes thèmes c’est la famille, des liens, l’amour, l’unité, quelque chose de positif. Les couleurs que j’utilise sont des couleurs qui envoient, j’suis pas dans des trucs glauques avec un mal-être en soi. Le parcours a été long, j’ai eu une période compliquée, dans laquelle je me cherchais beaucoup. J’envie certains artistes qui ont suivi une seule ligne directrice et qui sont bien dans ce qu’ils font. Je sais que je ferai toujours du graffiti, mon travail sur toile dévie parfois mais il y a toujours un peu de bombe. Je suis toujours en recherche, là j’suis dans une phase totem, c’est quelque chose que je travaille depuis dix ans, mes totems commencent à se transformer. C’est peut-être aussi parce que je me transforme, je mûris.

Dernière question, sans doute la plus importante, Ketchup ou Mayo ?

Ah Ketchup ! A fond, tu aurais pu dire Samouraï ! Toi tu es Mayo ?

Non, plutôt Ketchup aussi, à tendance sauce barbecue.

Ah j’ai fait un barbecue l’autre fois avec des potes et la Samouraï n’a pas eu succès. Le Ketchup a été volé, c’est une recette chinoise à la base je crois, ça a été transformé un peu par les américains, la Mayo ça reste français. J’suis plutôt américain dans mes choix !

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