Superpoze et la tête pensante de Samba de la Muerte se sont associés pour former le groupe Kuage, qui est loin d’être leur première collaboration. Récit d’une genèse, avant tout liée à une belle amitié.

Quelques semaines après la sortie de leur EP “A Part of You”, Kuage était de passage à la Maroquinerie à Paris, inaugurant au passage le retour du format « soirée » pour cette salle. Entouré des copains pour cette release party, Kuage a livré une prestation atmosphérique dont la seule fausse note a été la durée d’une trentaine de minutes. Mais bien avant qu’ils nous embarquent dans leur univers, Gabriel (Superpoze) et Adrien (Samba de la Muerte) nous ont d’abord accueillis dans leurs loges pour une interview.

Alors que vous êtes plutôt discrets sur ce groupe depuis sa création, “A part of you”, votre première publication Soundcloud sous le nom Kuage, cumule plus de 100.000 lectures. Comment vous expliquez cet engouement ? La magie d’internet ?

Gabriel (Superpoze) : C’est la magie d’internet, carrément. Avec Adrien, on habitait en collocation il y a un an, on a fait ce morceau et on l’a mit en ligne, tout est parti de là. On l’a ensuite envoyé à des gens sous l’entité Kuage, sans forcément dire que c’est nous derrière. C’était pas spécialement des personnes qui nous connaissaient, c’était juste des personnes qu’on aimait, des djs. Et on a eu des retours positifs, c’est ensuite que c’est devenu un groupe.

Pourquoi ce long silence d’un an avant d’officialiser tout ça avec l’EP ? Vous avez fait bon nombre d’impatients !

Adrien (Samba de la Muerte) : On a pas été silencieux sur scène en tout cas, on a fait quelques dates sur toute l’année, il y a des gens qui ont pariés sur nous. On attendait juste le bon moment pour sortir l’EP. Quand on a balancé le morceau, on ne pensait pas aller plus loin, on nous a ensuite proposé des dates donc on a poussé un peu plus le projet Kuage. On ensuite eu l’opportunité de sortir deux morceaux sur Combien Mille et de continuer à faire des dates.

Gabriel : C’était aussi un bon timing pour nous et une question d’envie.

Et pourtant, malgré ce quasi silence, comme tu le dis, il y a eu quelques dates. C’était un vrai public fan de “A Part of You” ou simplement des curieux ?

Gabriel : Il y avait juste un morceau sur Soundcloud quand on a fait ces concerts donc évidemment il n’y avait pas de gros fans, mais quand même des gens qui connaissaient, qui avaient capté le morceau. “A part of you” a été joué et playlisté très rapidement. Gilles Peterson l’a joué 48h après la mise en ligne par exemple. Je pense donc qu’il y avait des personnes qui étaient là pour découvrir Kuage sur scène, même si ça restait assez confidentiel. Ça a un coté amusant parce que personne ne savait vraiment ce que c’était, c’était juste un morceau sur Soundcloud et pourtant ça joue en live.

Ce n’est pas là première fois que vous faites chemin ensembles puisque vous aviez sorti deux morceaux sous le nom “Superpoze & Samba de la Muerte” (“Beat1” et “Birds”). Était-ce les prémices de Kuage ?

Gabriel : Non, je ne pense pas. C’est marrant que tu parles de ça car nous on en a jamais reparlé (rires).

Adrien : C’était pas du tout l’objectif. On a fait 3 morceaux ensemble comme ça, dont un que personne n’a jamais entendu. Il y en avait un très hip hop, un autre avec une chanteuse, et l’autre qui est encore dans nos ordinateurs. Mais Kuage c’est comme si ce n’est pas les même personnes, c’est une entité.

Gabriel : C’est ça, les morceaux que tu cites c’était vraiment “Superpoze & Samba de la Muerte”. J’avais mes méthodes de travail, Adrien les siennes, et on assemblait la façon de faire chacun. Alors que lorsqu’on a fait Kuage c’était bien “Adrien & Gabriel”, ensembles.

J’ai cru comprendre que Kuage c’est une histoire de collocation, une nuit de récréation musicale. C’est bien ça ?

Les deux en même temps : Ouais !

Adrien : C’est pour ça que c’est différent de nos projets solos aussi. C’était après une discussion sur la musique qu’on écoutait à ce moment là, une certaine scène qu’on ne connaissait pas et que l’on trouvais intrigante. La techno, Gabriel n’en faisait pas, moi non plus, mais on en écoutait tous les deux à fond.

Gabriel : C’est marrant parce qu’au début quand on a posé les premiers accords, on voulait faire un morceau super downtempo, ça ne devait pas du tout être un morceau techno. Ça explique pourquoi “A part of you” ne l’est pas comparé aux autres. Au départ, on avait envie de faire un titre super atmosphérique et en composant les accords, Adrien a trouvé le truc. À cette époque il écoutait beaucoup plus de techno que moi, je commençais juste à m’initier. Ça a été le moyen pour nous d’en faire sans vraiment le vouloir. Je pense qu’on l’a fait de la même manière qu’on a commencé nos projets solos avant de s’y consacrer entièrement. C’est comme si on ne faisait pas de la musique professionnellement, juste chez nous quand on rentre le soir.

Alors Kuage, c’est parti pour durer ou c’est un projet one shot ?

Gabriel : L’avenir nous le dira.

Adrien : On a l’impression que c’est le projet qui durera le plus longtemps. C’est un projet éphémère sur des laps de temps. Actuellement il existe, puis il ne va peut être plus exister pendant un an avant de revenir encore. Avec nos projets solos on essaye d’être tout le temps productif pour qu’ils existent toujours. Pour Kuage on ne se donne pas de deadline. C’est une super opportunité, on s’amuse, l’approche est totalement différente.

Gabriel : En tout cas je pense qu’on peut dire qu’il y aura une suite. On ne sait pas si elle sera dans un an ou dans dix ans, mais on a d’autres morceaux en stock.

Il y a une autre personne qui est aussi présente depuis le début, c’est Tiphaine Leclercq. Elle a réalisé entre autres la première version de la pochette de “A Part of You” qui est ensuite passée dans les mains de Nathanne Le Corre. Pouvez vous nous parler un peu d’elles ?

Gabriel : Tiphaine Leclercq m’avait contacté il y a plus d’un an. C’est une étudiante aux beaux arts de Bruxelles, elle avait un projet de livre musical. Elle fait des trucs supers donc on a pas mal échangé. Moi ma musique, elle ses travaux. C’était au moment ou on commençait Kuage, on avait cette idée des trois montagnes. On a donc demandé à Tiphaine de le faire.
Nathanne s’est occupé du visuel de l’EP que j’ai fait avec Stwo et elle a retravaillé le visuel de Tiphaine dans la lignée des EPs de Combien Mille qui sortent cette année. Les EPs ne sont pas liés mais c’est pour instaurer une direction artistique.

Les projets perso (Superpoze, Samba de la Muerte), le travail en groupe (Kuage, Concrete Knives, la collaboration avec Stwo), la gestion de Combien Mille, les concerts… Ça vous arrive de dormir parfois ?

Gabriel : Adrien a l’air fatigué (rires). Non non, on dort.

Adrien : On dort bien.

Gabriel : On fait de la musique jusqu’à ce qu’on se couche, mais on dort.

Adrien : C’est comme quelqu’un qui va travailler tous les jours, sauf qu’il y a aussi le week-end.

Gabriel : En tout cas rien n’est forcé. On aime juste trop de musiques différentes pour ne pas sentir le besoin de faire plusieurs choses.

Adrien : Un projet comme Kuage, on pensait que ça allait rester dans notre chambre. Et pourtant on est là, donc on a de la chance en fait.

Gabriel : On ne fait pas de la musique en préméditant les choses. On le fait et ensuite on voit.

Après votre live au Worldwide Festival, vous expliquiez à Radio Campus ne pas avoir beaucoup de morceaux mais que vous improvisiez autour de ces derniers pour les faire durer et avoir un live conséquent. L’extended de “A Part of You” est né ainsi ou c’était juste la volonté de faire un maxi “techno” ?

Gabriel : C’est vraiment l’envie de faire un maxi. “A Part of You” en live on ne l’improvisait pas, on ne se permettait pas trop de libertés dessus avant, c’est le seul qu’on jouait vraiment comme on l’avait répété. Improviser sur des morceaux comme “Break Osaka” ou d’autres qui ne sont pas sortis, personne ne les connais donc on peut se le permettre. Adrien a prit l’habitude de jouer d’autres gimmicks de guitares. L’extended c’était aussi pour que ça puisse être joué en dj set.

Adrien : Il y a aussi des gens qui écoutent plus de techno qui nous ont dit qu’ils préféraient l’extended que la version originale, qui est plus pop. Ça a permis d’ouvrir le projet à un autre public.

Toujours au Worldwide, dans l’after-movie on voit Gilles Peterson vous demander de rejouer “A Part of You” car il l’a loupé. Vous l’avez refait ?

Les deux en même temps : Ouais on l’a refait.

Gabriel : C’est fou ça.

Adrien : Nous on ne le voyait pas, il était derrière nous jusqu’à la fin du set et quand on est sorti il nous a demandé de revenir sur scène. C’était marrant, d’autant plus qu’elle était ouf cette date.

Il y a quand même un gros engouement caennais. Il y a vos projets Superpoze, Concrete Knives, Samba de la Muerte mais aussi Fakear, Zerolex et Lilea Narrative avec Cotton Claw, Madame, Beataucue, Fulgeance, Baadman… Comment vous expliquez ça ? Vous êtes tous copains et jouez sur l’entraide (à la manière des artistes rémois) ou c’est un pur hasard ?

Gabriel : Évidemment il y a des points communs entre les projets de cette ville, c’est les structures. Tous les noms que tu cites on se connait tous, mais à part Fakear que je connaissais du lycée, on s’est tous rencontrés par la musique. Après est-ce qu’on se renvoie la balle ? Je ne sais pas. Forcement je cite toujours Fulgeance dans les interviews car c’est un modèle.

Adrien : Beataucue ils ont fait leur chemin vachement loin de nous.

Gabriel : C’est un exemple à part. Ils étaient déjà signé chez Kitsuné dès le début.

Adrien : Ils ont peut être été un élément déclencheur, ça vient peut être d’eux. Ils ont été un des premiers groupe d’electro caennais à avoir été aussi loin. Mais je pense qu’ils ont vraiment fait une route à part.

En passant dans la salle, j’ai vu votre configuration pour le live. Elle est un peu différente du classique : une table avec un drap noir face au public, l’ordinateur et les machines dessus. Vous deux êtes face-à-face.

Gabriel : Quand on a commencé à jouer live on était cote à cote. On a du faire une ou deux répétition comme ça mais ça ne fonctionnait pas. On a besoin de se voir et d’interagir sur les machines de l’autre.

Adrien : Je pense aussi que les gens ont besoin de voir un peu ce qu’on fait. Du moins pour les moyens qu’on a pour le moment. Si on jouait derrière un praticable les gens ne nous verraient pas et on a pas de scénographie qui illustre ce que l’on fait. Pour ma part, jouer de la guitare derrière un praticable, je ne pense pas que ça soit très agréable pour le public, ni pour moi.

Gabriel : Comme ça ils voient tes belles jambes. C’est vrai qu’il y a cet aspect, mais avant d’être scénique c’est surtout une question de confort.

Adrien : Comme on répète peu et qu’on improvise, même si ce n’est pas de la grosse improvisation, il faut qu’on se voit pour se dire les choses. On se regarde souvent pour savoir comment ça se passe. On ne pourrait pas jouer dos à dos.

Vous disiez écouter beaucoup de techno. C’est quoi vos kiffes du moment ?

Gabriel : Moi c’est l’album de Recondite, “Iffy”. J’étais déjà à fond sur “Hinterland”, sorti chez Ghostly l’année dernière, vraiment atmosphérique, calme… Mais quand j’ai entendu l’edit club de “Levo”, c’est un… enfin je le trouve fou quoi, j’aime trop (ndlr: « Levo (club edit) » accompagne leur sortie de scène). J’aime vachement Doc Daneeka, ça groove bien. Sinon, je ne sais pas, il y a trop de choses. Là j’écoutais des classiques, les sorties d’Innervisions : me, Dixon. Je ne suis pas un ultra fan mais il y a des trucs que je trouve trop bien ! Après je pourrais t’en citer pleins.

Adrien : Dixon, Dixon. Sinon c’est plus des trucs “dark techno”. On écoute pas le même genre de techno tous les deux. Je recherche plus des choses qui mélange la musique techno et la musique africaine.

Gabriel : Après Fout Tet, Daphni, etc. On aime tous les deux.

Est-ce que Combien Mille a pour ambition de rester ce petit label “maison” qui sort des artistes locaux ou comptes tu lui faire prendre de l’ampleur ?

Gabriel : Je n’ai pas de plan caché pour Combien Mille. C’est un label que j’ai monté pour sortir “Lost Cosmonaut”, le tout premier album de Superpoze il y a longtemps. Puis on a sorti les deux premiers EPs de Samba de la Muerte. C’est un label qui va exister, j’ai envie de sortir des maxis dessus, des albums je l’espère, mais je fais de la musique avant ça. En tout cas c’est un label auquel je tiens et il y aura encore des sorties de Superpoze dessus. Pour Samba de la Muerte faudra voir avec le patron là bas mais je suis toujours ouvert à ses projets.

Ketchup ou Mayo ?

Gabriel : Ketchup.

Adrien : Mayo.

Gabriel : Voilà, c’est ce qu’on disait, complémentaires !

Kuage défendra l’EP sur scène durant les prochains mois, dont parfois aux côtés de Rone, une bonne raison supplémentaire de ne pas les louper.

Du coté des projets de chacun, Samba de la Muerte a récemment sorti “Blue Trap”, un EP de remixes en téléchargement gratuit pendant que Superpoze fignole son second album et la tournée qui va suivre.

Et pour les plus sceptiques, le live de Kuage lors de leur passage au Chabada d’Angers à l’occasion des Nuits Zebrées est disponible à l’écoute, tout comme l’intégralité de l’EP « A Part of You ».

 

Crédit photo (bannière) : Paul Woodstock