Quand on pense aux grands noms du « street art », ce sont bien souvent des noms d’hommes qui viennent à l’esprit : Banksy, Shepard Fairey, Jef Aérosol, Space Invader, Blek le Rat… Les femmes « street-artists » sont nombreuses et talentueuses, quelles sont les causes de ces inégalités dans un mouvement artistique qui se définit comme ouvert à tous ?

Si l’on considère le « street art » comme un champ artistique, il convient d’analyser les luttes et les conflits qui traversent ce mouvement. D’une manière assez générale, si on s’intéresse aux « street-artists » reconnus, ceux qui sont conviés à des événements, qui exposent dans les galeries, il y a une surreprésentation des artistes masculins. En 2013, dans le 13ème arrondissement de Paris a eu lieu l’exposition de la Tour 13, l’événement a été présenté comme la plus grande exposition de « street art » jamais organisée, sur les cent artistes qui ont été conviés à participer, on comptait seulement cinq femmes. L’essence du mouvement « street art » réside dans le fait que c’est une forme d’art accessible à tous car elle investit la rue, c’est une forme d’expression qui se veut démocratique et qui utilise l’espace public comme support de revendications sociales et politiques. Dans les faits le « street art » n’est pas cette pratique ouverte à tous puisqu’on peut observer de fortes inégalités femmes-hommes chez les « street-artists ».

Face à cette disparité assez marquée, plusieurs questions peuvent être posées. Premièrement, en terme de quantité, les femmes « street-artists » sont-elles moins nombreuses que les hommes, ou sont-ce les galeries qui mettent en valeur majoritairement des artistes masculins ? Cela irait dans le sens que le marché de l’art du « street art » répète les dynamiques du marché de l’art traditionnel qui donne historiquement la priorité aux artistes masculins (Genin, 2013). Quels sont les thèmes abordés par les femmes du « street art » ? Leur pratique constitue-t-elle un moyen d’émancipation et de contestation d’un rapport de force ? Est-ce qu’être une femme a une influence sur les pratiques artistiques de ces « street-artists » ? Est-ce que cela a un impact sur le style, sur la technique employée et sur les messages véhiculés ?

Pour mener à bien ma réflexion, j’ai pensé qu’il serait d’abord intéressant d’utiliser des matériaux empiriques que j’ai pu recueillir durant des entretiens que j’ai effectués avec des femmes artistes. Je compte analyser ces entretiens pour en extraire la réflexion des artistes sur leur propre pratique et sur la place du genre dans leur démarche artistique. Je mettrai en perspective ces discours d’artistes avec des travaux plus théoriques comme ceux de Georgiana Nicoarea qui a travaillé sur les graffiti féministes en Egypte durant les révolutions arabes et de Christophe Genin qui a écrit un ouvrage sur la « street-artist » Miss.Tic et qui a consacré un chapitre de son dernier ouvrage aux femmes de ce milieu.

Le « street art », une pratique marquée par des inégalités femmes-hommes

Un milieu surreprésenté par les hommes

« Il y a peu d’ouverture faite aux femmes C’est très androcentré sans doute de manière inconsciente. Après on va me dire que l’art ce n’est pas une question de sexe, mais si, c’est une question de sexe puisque la majorité des artistes présentés sont des hommes. C’est comme les postes de pouvoir, si ce n’était pas qu’une question de sexe, il n’y aurait pas que des mecs, il y aurait des deux. » Baubô, le 1er février 2014

Le « street art » est dans les faits un champ artistique qui compte beaucoup plus d’artistes hommes que de femmes. On pourrait rapprocher ce constat avec le fait que le « street art » puise une partie de son origine dans la culture hip-hop, notamment à travers le graffiti considéré comme une pratique vandale, associé en grande partie à de jeunes hommes contestataires. Les pionniers du « street art » en France et dans le monde sont exclusivement des hommes, en tout cas dans la mise en récit du mouvement. Quand on parle des fondateurs du « street art », dans les années 1970 et 1980, on entend bien souvent les noms d’Ernest Pignon-Ernest, Blek le Rat, Taki 183, Zlotykamien, ce sont tous exclusivement des hommes. Cette surreprésentation n’est pas due à un facteur chronologique, puisqu’au même moment des femmes ont investi la rue comme Miss.Tic ou Lady Pink (Genin, 2008). Dans la mise en récit du mouvement, il y a donc une insistance sur les hommes qui ont initié la pratique et sur la dimension vandale du mouvement. Dans les représentations, une pratique contestataire, illégale s’associe plus à des hommes, d’autant plus que celle-ci se déroule dans la rue, un lieu fortement produit et occupé par les hommes.

Chez les « street-artists », cette idée qu’il y a de fortes inégalités femmes-hommes n’est pas forcément mise en avant. Comme me l’a confié Baubô dans l’entretien, il y a quelque chose d’inconscient, d’intériorisé à la fois par les artistes, le public et les galeries. Ce n’est pas une question qui est posée par ceux qui réalisent les expositions, ou alors il y a des événements qui sont spécialement dédiés aux artistes femmes. Les femmes « street-artists » ont donc une position minoritaire en nombre, et une position de dominée. Lorsque les femmes sont abordées comme thème par les artistes hommes c’est souvent avec une intention protectrice et supérieure. L’artiste JR a présenté toute une série de photos intitulée « Women are heroes », c’était selon lui un moyen de participer à l’émancipation des femmes en présentant des portraits grand format de femmes vulnérables. Il afficha ses portraits dans une favela de Rio de Janeiro, il y a donc une volonté de libérer symboliquement les femmes d’un point de vue culturel, mais également social car elles habitent un quartier très précaire. JR se place donc ici comme une forme de défenseur de la condition féminine dans un espace défavorisé. Il reproduit un double rapport de force, celui qui oppose les hommes et les femmes de manière large mais également celui d’un homme occidental vis-à-vis de populations défavorisées d’un pays en développement.

La rue comme moyen de visibilité

« J’ai voulu aller mettre du féminin dans la rue, ça c’était la première raison. La deuxième c’est que j’ai découvert que dans les galeries, 80% des artistes exposés sont des hommes. Donc j’avais très peu de chances d’être exposée, si je voulais montrer mon travail il fallait que je le montre d’une autre façon que dans les galeries. La rue est à tout le monde mais malheureusement la visibilité des œuvres, ceux qu’on voit investis dans les événements relatifs au « street art » ou dans la presse, sont essentiellement des hommes. »
Baubô, le 1er février 2014

Face à ce rapport inégalitaire, la rue constitue donc un moyen pour les femmes « street-artists » de présenter leur travail artistique et d’acquérir une certaine visibilité. Ce que j’ai pu observer durant mes entretiens avec des artistes, c’est que bien souvent la rue est une première étape dans le processus de reconnaissance artistique. Des artistes femmes qui ne sont pas forcément « street-artists » mais peintres, plasticiennes, pochoiristes, ont utilisé la rue comme un moyen de se faire connaître, de présenter leur travail à un public large. Ce rapport inégalitaire a été une motivation assez forte pour Baubô qui a investi la rue pour faire connaître son travail et pour pouvoir accéder aux galeries. Ce qui est intéressant, c’est que les galeries se sont intéressées à son travail à partir du moment où elle a exposé dans la rue, c’est la dimension « street art » qui a attiré l’attention des galeristes, alors que pour elle, la rue ne constitue qu’un support, un cadre où elle expose ses œuvres, le plus gros de son travail artistique réside en réalité dans son atelier. D’un côté, le milieu du « street art » est donc majoritairement occupé par les hommes, mais de l’autre la rue donne aussi la possibilité aux femmes artistes d’attirer l’attention des galeries et de tenter de remettre en cause ce rapport. J’ai pu constater au cours de mes recherches, que le « street art » est bien souvent dominé par une logique auto-promotionnelle, c’est un champ dans lequel ont lieu des concurrences, les artistes mettent en avant leur originalité, leur technique pour se démarquer et marquer les esprits. La rue est alors le lieu d’exposition initial, celui de la première confrontation directe au public.

Si la rue est un moyen de mise en visibilité pour des femmes artistes qui ne sont pas mises en avant par les galeries et les institutions, on peut se demander si, face à ce manque de reconnaissance, des collectifs de femmes « street-artists » se constituent et s’il existe des thèmes récurrents chez les femmes « street-artists », une ligne directrice commune dans leurs démarches artistiques. Ce qu’on peut dire à ce sujet est que le « street art » féminin est très pluriel, il n’y a pas vraiment de groupes, de collectifs de femmes « street-artists » qui se dessinent. Tandis que chez les hommes, notamment dans le milieu du graffiti, le crew a une grande importance dans la formation des communautés et des logiques de concurrences. Si l’on n’observe pas de manière évidente la formation de collectifs féminins, on peut néanmoins observer une forme de récurrence dans les thèmes abordés par ces artistes. En effet, chez les femmes « street-artists » la représentation de personnages féminins, de symbole du féminin est assez systématique, comme chez Miss.Tic, Lady Pink, Baubô, ou bien Kashink. De plus dans le nom qu’elle décide de s’attribuer, il y a parfois une forme d’insistance sur le fait qu’elles sont des femmes, comme on le voit avec Miss.Tic et Lady Pink, il y a une volonté de s’affirmer en tant qu’artiste femme dans un milieu très masculin. Le fait d’être femme dans le « street art » aurait donc une influence à la fois sur l’identité même de l’artiste et sur le fond de la démarche artistique. Au niveau des styles et des techniques employés par ces artistes, on trouve peu de point commun, il y a une grande hétérogénéité des techniques utilisées : la bombe aérosol, le pochoir, la sérigraphie, les collages et même le tricot. Le fait d’être femme ne conditionne pas la forme des œuvres réalisées, mais on peut trouver chez beaucoup d’artistes une forme d’engagement en faveur de la condition féminine, c’est ce qui pourrait constituer le point commun entre ces artistes. Est-ce que l’engagement est un moyen pour des femmes « street-artists » d’asseoir leur légitimité dans un champ artistique ? C’est une question qui mérite d’être posée, et que l’on peut poser dans une autre discipline elle aussi issue de la culture hip-hop : le rap.

L’engagement pour légitimer une pratique, un parallèle avec le rap

« Alors déjà, les filles, on reste très minoritaire dans le rap, c’est ce qui est un peu dommage, nécessairement il y a moins de choix parmi les filles, moins de styles différents. Chez les mecs y a beaucoup plus de monde donc forcément beaucoup plus de styles différents, plus d’identités et de propositions. Est-ce que chez les filles pour être crédible il faut être engagée ? Je sais pas. La question de crédibilité pour moi elle ne se pose pas, je pense que quelqu’un qui est crédible c’est quelqu’un qui reste soi-même. Je trouve que c’est beaucoup plus punk, beaucoup plus couillu, beaucoup plus culotté de justement ne pas être hyper engagée, parce que c’est souvent là qu’on t’attend quand tu fais du rap. »
Pumpkin, le 16 mars 2013

J’ai pu remarquer que dans le milieu du rap, la plupart des rappeuses avaient dans leurs textes un discours très engagé, d’un point de vue social et politique. Ce n’est pas forcément un discours féministe, mais un discours qui tend à mettre en lumière les tensions de la société, plutôt une forme de rap conscient. Durant un entretien que j’ai réalisé avec la rappeuse Pumpkin en 2013, j’ai voulu lui demander si elle pensait que l’engagement était pour les femmes dans le rap un moyen d’acquérir une forme de légitimité. Alors que la tradition du rap fait que les hommes sont dans une logique auto-promotionnelle dans leurs paroles qui visent à mettre avant leur supériorité par rapport aux autres rappeurs, les femmes sont plus dans une logiques de dénoncer des problèmes socio-politiques comme on peut le voir dans les textes de Keny Arkana ou Casey. Comme les femmes sont en position minoritaire et dominée dans le rap, un genre musical souvent qualifiée de machiste même s’il faut veiller à nuancer ce stéréotype, l’engagement est un moyen de s’émanciper et d’obtenir une forme de reconnaissance de la part des autres rappeurs et du public. Pour la rappeuse Pumpkin, cette question de l’engagement ne fait pas forcément sens, elle n’est pas dans cette logique. Elle m’a fait également part du fait qu’elle trouvait étonnant qu’on lui pose toujours cette question, qu’on la ramène tout le temps au fait qu’elle est une femme qui fait du rap. Il arrive également souvent que quand on lui propose de réaliser des concerts, elle est associée sur scènes à d’autres artistes féminines. On retrouve aussi ce phénomène dans le « street art », comme je l’exposais précédemment, les femmes « street-artists » sont souvent mises ensemble durant les expositions, et ces artistes attisent la curiosité des médias et des publics du fait qu’elles sont des femmes dans un milieu qui a été construit comme étant l’apanage des hommes.

L’espace urbain comme support de revendications féministes

La rue, un espace dominé par le masculin

« En tant que femme, supposée porter les valeurs du féminin, cette dévalorisation du féminin je la vis tous les jours, et donc à mon petit niveau je me suis dit que j’allais travailler sur le féminin pour lui donner un peu plus de valeur, que le féminin et le masculin soient égaux et donc que l’être humain soit entier. J’ai choisi le dessin de l’utérus à ce moment-là comme symbole. En faisant des recherches, je suis tombée sur un article dans Le Monde qui s’appelait : « La rue, le fief des mâles », dans cet article on explique que la rue c’est pas pour les femmes, on ne doit qu’y passer.
Et y passer à certaines heures, en étant habillée d’une certaine façon…
Voilà, exactement, si tu restes stationnée, on te prend pour une prostituée, la rue c’est construit par les hommes pour les hommes, ils se sont appropriés cet univers. Au début ça m’a bien fait flipper de descende coller dans la rue à cause de mon conditionnement en tant que femme, je n’arrivais pas à y prendre ma place. La première fois que j’y suis descendue, je tremblais, c’était très pénible. J’ai mis une bonne année à y retourner. Les femmes pensent qu’elles sont en danger dans la rue, alors que les rapports de police montrent que ceux qui sont en danger sont les hommes, les femmes sont en danger dans l’espace domestique. Une fois qu’on sait ça, c’est la liberté. »

Baubô, le 1er février 2014

Dans cet extrait d’un entretien réalisé avec Baubô il y a deux choses qui sont très intéressantes. D’un côté on voit le fait que l’espace public et plus particulièrement la rue, est un espace produit et investi majoritairement par des hommes, on rejoint ici la réflexion de Maryline Lieber qui a travaillé sur cette question et qui a démontré que dans les représentations l’espace public était construit comme un lieu dangereux pour les femmes, alors qu’en réalité, selon les statistiques, les violences faites aux femmes ont lieu majoritairement dans les espaces domestiques (2008). On voit ici que le fait que la rue est un espace symboliquement masculin a été une des principales motivations de Baubô pour investir la rue. C’est donc dans une démarche féministe en premier lieu qu’elle a décidé d’exposer ses œuvres dans la rue. Dans un second temps, on voit également qu’elle est consciente de son conditionnement en tant que femme et qu’elle a également intériorisé le fait que la rue est un espace pour les hommes et que les femmes doivent y être prudentes et prêter attention à leur comportement. Ce fait qui a été intériorisé par l’artiste a même été un frein au début pour sa pratique car symboliquement elle ne se sentait pas à sa place et elle ne se sentait pas dotée des dispositions nécessaires pour prendre place dans la rue. On peut également voir ici que la pratique du « street art » a été un moyen pour Baubô de dépasser sa peur de la rue et de prendre conscience que cette vulnérabilité n’était qu’en réalité une production sociale qu’elle avait intériorisée. Utiliser la rue comme lieu d’exposition et comme moyen d’expression lui a permis finalement de dépasser son conditionnement.

Le « street art » féminin dans les révolutions arabes

Durant les révolutions arabes on a pu voir émerger sur les murs de certaines villes des graffiti contestataires porteurs de revendications politiques fortes. On est ici en présence de marquages de l’espace qui sont des moyens de contestations symboliques du pouvoir politique et des rapports de forces établis. Selon Vincent Veschambre, toute forme d’appropriation de l’espace passe par la production et/ou la destruction de signes afin de rappeler quel est le pouvoir établi, c’est en quelque sorte la dimension spatiale de la violence symbolique (2004). Contester les rapports de domination peut donc passer par des formes de marquage symbolique de l’espace, comme le graffiti, dans le but de signifier une réappropriation d’un espace, pour remettre en cause l’ordre établi.

Giorgiana Nicorea s’est intéressée aux graffiti contestataires du Caire pendant les révolutions arabes (2012), une partie de son analyse s’est focalisée notamment sur les graffiti qui portaient des revendications féministes. Depuis 2011, dans plusieurs pays concernés par ces révoltes comme en Egypte, on a pu observer des graffiti à caractère politique représentant des femmes dans le but de signifier symboliquement leur émancipation et de poser la question de leur place dans ces révolutions. Durant les révolutions au Caire, un motif est revenu de manière récurrente dans les fresques réalisées, celui du soutien-gorge bleu qui a incarné le symbole de la libération des femmes. Ce soutien-gorge est devenu emblématique car il fait référence à l’agression par les forces de l’ordre cairotes d’une jeune femme en décembre 2011. Alors qu’elle protestait pour le droit des femmes, elle a volontairement soulevé son abaya laissant entrevoir un soutien-gorge bleu, elle a été ensuite vivement battue par les militaires. Des photos de cet événement ont été prises et ce soutien-gorge est devenu un emblème des révoltes féministes en Egypte repris dans les motifs des graffiti contestataires. L’une des artistes qui a repris ce symbole est Bahia Shebab, une artiste reconnue qui a décidé de s’engager politiquement durant les révolutions en répétant cet emblème sur les murs des rues du Caire.

Une autre figure est apparue de manière récurrente dans les rues du Caire pendant les révolutions, celle d’une femme qui reprenait les traits des super-héros issus des comics américains. Elle arborait une tenue de couleur bleu, une couleur devenue le symbole de l’émancipation des femmes dans les révolutions arabes. Ce personnage portait le nom de « Supergirl Tawra », que l’on pourrait traduire par la super héroïne de la révolution, une version féminine du célèbre superman. La femme adopte symboliquement une position dominante qui prend directement part dans la révolution, cela témoigne d’une certaine forme de courage et de détermination dans les manifestations et d’une volonté d’émancipation. On peut donc voir ici que les questions de genre sont très prégnantes dans les graffiti contestataires durant les révolutions arabes, le graffiti qui constitue un marquage symbolique de l’espace vient ici remettre en cause un rapport de domination et participe à l’émancipation d’une identité collective.

Se réapproprier de manière symbolique l’espace public

Nous avons donc vu que face à l’« appropriation matérielle exclusive » (Ripoll et Veschambre, 2005) de certains groupes le « street art » peut constituer un moyen de revendication d’appropriation pour des groupes dominés dans l’espace public. Pour revenir à l’artiste Baubô, la base de son travail est le collage ; elle colle dans la rue des morceaux de papiers qu’elle peint. La majeure partie de ses œuvres sont porteuses d’un dessin symbolique qu’elle répète et qui constitue le centre de sa démarche : l’utérus. En reproduisant ce dessin, et en le collant dans la rue, l’artiste souhaite redonner de la place au féminin dans l’espace public, ainsi, elle souhaite mettre en lumière la domination du masculin dans la rue. La démarche de l’artiste est révélatrice d’une forme de revendication d’appropriation de l’espace public qui s’oppose à un rapport de domination entre les hommes et les femmes dans la rue. A travers cette production de signes, l’enjeu pour l’artiste est la reconnaissance d’un genre qui tente d’affirmer sa légitimité dans un espace. En tant que marquage symbolique de l’espace, le « street art » est ici un moyen d’affirmation d’une identité de genre et de contestation d’une hiérarchie entre le masculin et le féminin dans la rue.

Cette démarche n’est pas un cas isolé, chez d’autres artistes de rue féminines, j’ai pu rencontrer également un discours similaire porté sur les questions de genre dans la société. Kashink représente dans ses peintures des personnages masculins en position de faiblesse, ou dans des situations inconfortables. Elle souhaite ainsi montrer que les hommes ne sont pas plus en sécurité que les femmes dans l’espace public et qu’il faut remettre en cause leur hégémonie symbolique dans la rue. La démarche diffère un peu de celle de l’artiste Baubô qui elle tend à représenter les symboles d’un féminin omniprésent, Kashink, fait le choix d’inverser le rapport de force en montrant la vulnérabilité du masculin dans la rue. Ce qui est également intéressant chez Kashink, c’est qu’elle se revendique comme appartenant à un genre libre. Elle décide de porter fausse moustache pour signifier qu’elle n’appartient pas à un genre précis, sa démarche a pour but de dépasser les normes de genre qui sont des productions sociales qui ne reflètent pas forcément la réalité et qui sont des injonctions à jouer une performance de genre acceptable en société. Kashink fait preuve d’engagement dans sa pratique artistique, elle a notamment travaillé avec Amnesty international dans le cadre d’une campagne qui avait pour principale thématique le corps des femmes et la manière dont il est représenté et perçu au sein des sociétés.

Il semble assez pertinent de faire le lien entre un questionnement sur le genre et la thématique du « street art » et cela à différents niveaux. En effet, nous avons vu que de manière générale il existe de fortes disparités entre les femmes et les hommes de ce milieu, en termes de quantité et de reconnaissance. Cela serait dans un premier temps dû aux dynamiques du marché de l’art du « street art » qui met en valeur, probablement de manière inconsciente, en premier lieu des artistes masculins et reproduit les tendances du marché de l’art traditionnel. Ensuite, nous avons vu également que le faible nombre de femmes « street artists » était dû à une forme de conditionnement et de normes qui construisent la rue comme un espace masculin dans lequel les femmes sont vulnérables. Cette exclusion a également pour cause la mise en récit du « street art » comme étant une pratique informelle et vandale, initiée par des hommes.

Nous avons pu voir aussi que les femmes « street-artists » portent des revendications et que l’engagement peut constituer un moyen pour elle d’asseoir une légitimité artistique et d’acquérir une certaine forme de reconnaissance. Dans des espaces marqués par des tensions sociales et politiques, les graffiti peuvent être porteurs de revendications féministes qui viennent contester un rapport de domination. On pourrait alors émettre l’hypothèse que chez les femmes « street-artists » il existe des motivations plus complexes qui sont relatives à leur condition féminine et aux tensions socio-politiques, c’est une démarche artistique très réflexive ; tandis que chez les hommes l’attention est bien souvent portée sur des enjeux techniques, des logiques artistiques parfois investies de revendications mais bien souvent dans une démarche auto-promotionnelle.