Complexe et mystérieux projet sorti sur le label Infiné, Arandel repose sur des préceptes stricts qui ne sont en rien un frein à la créativité. Portrait.

Il y a des artistes qui cherchent l’anonymat, de leur identité, de leur visage, par le biais de divers subterfuges. Le principal exemple qui nous vient en tête est sans conteste Daft Punk, les fameux robots. Bien qu’un peu friable, l’anonymat facial de Thomas Bangalter et Guy-Manuel de Homem Christo est conservé. Au delà de la préservation de l’anonymat, leurs casques sont également des piliers dans l’image et la dimension du projet.

Dans une démarche un peu plus extrême, on retrouve les détroitiens de Dopplereffekt dont les visages sont (quasi) inconnus ainsi que les membres du groupe. Enfin presque. Une liste partielle des membres est connue, mais elle est en mouvance et les masques qu’ils portent sur scène ne permettent pas forcement de deviner qui se cache derrière. Cette fois encore, ce jeu avec l’anonymat sert le projet et son leitmotiv d’art total.

Arandel pousse le vice encore plus loin, l’anonymat est total. Le nombre de personnes impliquées ? Aucune idée. L’identité de son ou ses auteurs ? Aucune idée. C’est pourquoi nous utiliseront le pronom “il”, afin de désigner le projet.

“La marionnette c’est Arandel, elle n’est qu’un projet manipulé par d’autres”

Arandel a fait une brève apparition en 2008 avec un remix d’Agoria. Puis c’est en 2010 que la machine se lance réellement, avec un premier album “In D” sur le label Infiné. Il est alors personnifié par un petit personnage dessiné sur un bout de carton. Personnage qu’une des têtes pensantes du projet incarnera au moyen d’un masque pour des photos promotionnelles ou interviews. Ce personnage se verra aussi décliner sous forme de marionnette pour une interview à la Gaité Lyrique, symbolisant ainsi tout l’esprit du projet.

Un second album voit le jour en 2014, “Solarispellis”. Cette fois, l’image du projet se construit autour du lichen, recouvrant les visages des personnages féminins et masculins des photos promotionnelles.

“Je ne cherche pas à me cacher, je ne veux juste pas me montrer”

Le public aime s’attacher à un artiste, à un visage. Encore plus de nos jours avec une consommation express de la musique à la manière du zapping de Canal+. Il est donc difficile de ne pas utiliser un visage, de ne pas personnifier un projet musical, tout comme il est difficile de sortir deux albums sans jouer le jeu de la promotion. C’est donc habilement que ces photos offrent une identité faciale tout en gardant la motivation initiale : mettre en avant le projet et la musique, pas ses auteurs.

Jusqu’aux titres des morceaux, l’envie de brouiller les pistes sur l’auteur et ses ambitions est présente. Aucun morceau n’a de nom hormis les intros et outros. Sur “In D”, chaque track est appelée de manière batarde “In D#numéro”. La donne change un peu sur Solarispellis puisque chaque morceau est appelé “Section numéro”.

“Un titre neutre permet à chacun de s’approprier comme il veut la musique”

 

On aurait pu penser qu’avec des contraintes d’anonymat aussi drastiques, la composition serait totalement libre. Sur ce point là également Arandel impose son dogme. Chaque morceau est travaillé autour de la note Ré et ses variantes.

S’ajoute à cela une astreinte sur les instruments, celle de proscrire l’utilisation d’ordinateur et du midi. Il se cantonne donc à un enchevêtrement d’instruments acoustiques mêlés à quelques instruments électroniques, utilisés avec parcimonie.

Avec autant d’interdits, on pourrait craindre que la créativité au sein du projet en souffrirait. Pourtant il n’en est rien, la magie d’Arandel est bien là.

“La contrainte c’est une façon comme une autre d’encadrer la création pour rebondir dessus”

Que ce soit sur “In D” ou “Solarispellis”, jamais une once de frustration ou de limitation musicale ne se fait ressentir. Chaque morceau déborde de créativité, aussi bien dans la construction qu’au niveau des sonorités.

Le clin d’oeil à Terry Riley avec l’album “In D” n’est pas anodin. On retrouve une certaine influence de l’artiste américain, et la veine minimaliste, dans le travail d’Arandel et ses ambiances, ses textures. Contrairement à son homologue, la musique de ce projet sans visage s’éloigne des sentiers battus de l’ambiant pour flirter avec des gimmicks empruntés à la techno et l’IDM.

“On ne veut pas faire deux fois le même concert”

 

Et en live alors, comment ça se passe ? Arandel se métamorphose et devient un groupe. En duo, en trio ou accompagné d’un orchestre, le projet se dote d’un faciès. Pour sa Boiler Room, Sophie avait payé une personne pour qu’elle se présente sur scène à sa place. Est-ce que Arandel fonctionne sous le même mode opératoire ? Ou est-ce que parmis ces personnes sur la scène, il y a la ou les têtes pensantes du projet ? On ne sait pas.

Lors de la représentation d’Arandel au Point Ephémère en janvier dernier, ils n’étaient que deux sur scène. Sur leur 31, les pieds nus entre les câbles, les visages cachés dans les volutes de la salle et les lumières, ils nous faisaient la démonstration de bon nombre d’instruments. Du theremine au melodica, avec cette fois la présence d’un ordinateur et de contrôleurs.

Pour chaque morceau, le groupe sors un instrument, en joue, le sample, passe à un autre, etc. Leur musique n’a jamais sonné aussi électronique et pourtant, elle est en grande partie jouée live sous nos yeux avec des instruments, aux antipodes d’une grande majorité de live de musique electronique.

Lors de précédentes dates accompagnant la sortie de “In D”, le groupe pouvait être accompagné par l’orchestre de Bretagne. La part belle était laissée à l’improvisation de ses musiciens. Parfois, de nouveaux mélomanes étaient invités le temps d’une date.

Arandel n’est clairement pas un projet de stade, les lives ne sont pas réguliers et plutôt confidentiels. Vous ne trouverez donc pas forcement de vidéos sur les plateformes de vidéos. Peut être est-ce la force du dogme qui a frappée ?

“Le projet pourra un jour devenir celui d’un autre”

Paradoxalement, Arandel est un projet sans identité, avec une identité. Le concept et ses limites nourrissent le projet, le rendent vivant malgré sa désincarnation. Ce cadre restrictif est une force, car sans lui le canevas qui y est tissé n’aurait sûrement pas cette richesse sonore.

Crédit photos : Gabriel Desplanque

Extraits interview : Le TAP / The Drone / Gaité Lyrique / Sourdoreille / Noisey