A l’occasion de la sortie de son album solo, Rotko est revenu pour nous sur la conception de ce projet intitulé Anthrapologie. Du stylo à la scène, Rotko nous raconte ce qui le pousse chaque jour à faire du rap.

« Rotko, bientôt 30 ans, dont la moitié de ma vie à faire du rap ! J’ai commencé avec Dyfta qui est l’homme chevelu à côté, au sein d’un groupe qui s’appelle E2L. On a sorti trois projets. Le premier c’est « Pétales de Prose », en 2008, un album quinze titres. On avait 22 ans et on a fait toutes les prods, c’était un truc de ouf quand j’y pense avec du recul ! « Court Lettrage », sorti en 2011, un projet dix titres. Le dernier en date s’appelle « Traits d’Union », en collaboration avec un beatmaker qui vit à Bruxelles, Oldy Clap Recordz, c’est sorti en 2013. »

Le prochain album c’est « Anthrapologie », est-ce que tu peux expliquer le choix du titre ?

« Anthrapologie », c’est un jeu de mots. En fait, j’ai trouvé le titre de l’album avant de le commencer. L’anthropologie c’est l’ensemble des sciences qui étudient l’Homme à travers toutes ses caractéristiques : sociales, physiques… Je voulais aborder ces thématiques, parler de l’Homme, de la société, faire de l’anthropologie sous un format rap en quelque sorte d’où ce titre. Du coup, sur l’album on retrouve cette dimension qui est de parler du monde, de la vie, des êtres humains et d’essayer d’être objectif par rapport à ça. Et puis je me suis surpris à parler de choses introspectives aussi, mais que je trouve universelles donc ce sont des thématiques qui finalement collent aussi très bien avec la notion d’Anthrapologie. On a des vies différentes mais on traverse tous à peu de choses près les mêmes épreuves.

J’ai lu les articles que tu as écrit pour les Echos du Hip-Hop dans lesquels tu parles beaucoup du processus d’écriture et de la gestation de ton projet. J’ai relevé notamment une phrase que je trouve très percutante : « J’en viens à croire que si nos projets étaient des êtres vivants, ils nécessiteraient la gestation d’une éléphante et auraient l’espérance de vie d’un papillon ».
C’est assez dur et frustrant de penser ça, comment tu arrives à retrouver de la motivation pour dépasser ce constat ?

Ça a un côté frustrant effectivement, je ne sais pas ce que cet album va devenir. Mais moi personnellement c’est quasiment du temps plein, c’est énormément de travail, d’écriture, de recherche de musique, de studio, de réflexion, c’est omniprésent dans mes pensées. Là, il va sortir, les gens vont l’écouter, il va vivre sa petite vie, je sais très bien que sa vie ne va pas être aussi longue que l’investissement que j’y ai mis. Ce qui est frustrant, c’est que pour les gens souvent une seule écoute leur suffit à le digérer. Et des fois on me demande : « C’est quoi la suite ? », j’ai envie de répondre : « Prend le temps d’écouter ça, déjà. Laisse-le durer un petit peu ». J’arrive à dépasser cette frustration parce que la musique dans ma vie c’est quelque chose de prédominant, ça fait de moi un homme réjoui, j’suis juste heureux de faire de la musique. Individuellement parlant, c’est tellement de bonheur que je me contente de ça, en fait. Ce prologue littéraire c’était pour faire prendre conscience aux gens que même si mon projet ne rencontre pas un succès, ce n’est pas l’essentiel pour moi, j’ai de la fierté que je conserverai quoi qu’il arrive.

Cette frustration n’est-elle pas aussi liée à la manière dont on consomme la musique aujourd’hui ? Tout va un peu trop vite, les gens écoutent un peu en diagonale les EP ou les LP…

Ouais c’est sûr. Après tu ne peux pas te battre contre ça, pour moi c’est une bataille déjà perdue d’avance. Les gens ont besoin de productivité et d’écoute rapide, faut pas non plus mettre tout le monde dans le même sac, mais c’est une réalité. J’essaie de dépasser ça, je n’ai pas envie que cette passion me rende aigri, je veux récupérer tous les côtés positifs, je les prends, je les vis à 200% et les mauvaises choses je les mets de côté. J’suis pas dans la frustration parce que c’est un vrai plaisir de faire de la musique depuis 15 ans. Ce n’est pas mon métier, mais dans la vie de tous les jours ça m’apporte un équilibre incroyable.

Tu vas défendre cet album sur scène, je voulais savoir comment se passe l’interaction avec ton public, si c’est plus par le web ou en contact physique ?

Dans la réalité. J’ai eu l’occasion de jouer des morceaux de cet album en live à trois ou quatre reprises avec les musiciens avec qui je forme le groupe « Rotko Family » et les retours sont supers pour le moment. C’est vraiment positif, déjà pour moi le simple fait de jouer c’est une récompense. J’ai des retours vraiment encourageants. J’ai fait un concert pour la fête de la musique, c’était plein de groupe et de styles différents. On a joué après un groupe de Métal symphonique. Il y a une nana qui est venue me voir à la fin du concert et qui jouait dans ce groupe de Métal et qui m’a dit : « J’ai pris une claque ! Je croyais ne pas aimer le rap, mais je trouve géniale votre atmosphère musicale et je vais surveiller ce que vous faites et en parler. ». Pour moi c’était une grosse victoire. Autre chose, pas plus tard qu’aujourd’hui, la nana qui dirige l’endroit où on a joué à la fête de la musique m’a appelé en me disant : « Je ne sais pas si vous vous rappelez, vous avez joué pour nous à la fête de la musique… » – évidemment je m’en rappelle parce qu’on ne fait pas des concerts tous les jours non plus (rires) – « j’ai aimé votre écriture et j’suis en train de monter un atelier d’écriture pour des jeunes à la Toussaint est-ce que ça vous dit de l’animer ? ». C’était une petite scène, il n’y avait pas grand monde, mais il s’est passé deux superbes victoires, je prends ce que les gens arrivent à me donner. Il y a des gens qui intériorisent beaucoup leurs sentiments, qui ne vont pas oser venir te voir, mais tu perçois dans leurs yeux durant le concert qu’ils kiffent. Même si je l’entends pas de manière verbalisée c’est pas grave, c’est du partage quoi. Je préfère de très loin ce partage dans la vraie vie que du partage web. Je préfère un gars qui me dit qu’il a kiffé plutôt que 200 likes sur un post, ça m’apporte beaucoup plus.

Tu dis également une chose dans l’article c’est le fait que pour cet album tu t’es vraiment livré, quel a été le déclic ? Pourquoi tu t’es plus livré sur ce projet que sur les autres ?

Déjà, il y a le fait d’être en solo. Il faut réfléchir seul à tes morceaux, donc tu parles de ce qui te touche le plus. Avec E2L, on a toujours été vachement dans le story-telling, mais même si tu parles tout le temps à la troisième personne, en fait tu parles de toi. Donc là, il fallait assumer, il fallait que je parle de ce qu’il y a de plus profond en moi et à la 1ère personne. Et après l’autre déclic c’est que je n’ai pas le même âge, j’ai commencé cet album à 29 ans, t’as pas la même maturité ni la même expérience de vie. C’est l’un et l’autre qui se sont rencontrés et qui ont fait que c’était simplement le bon moment, à la fois à travers le format et par rapport à ce qu’il se passe dans ma vie.

C’est ton projet le plus abouti ?

Ouais, carrément. Même si je reste assez surpris quand j’écoute le premier album qu’on a réalisé entre nos 19 et 22 ans. On ne se rendait pas compte à l’époque du travail qu’on a réalisé, il me met une belle claque cet album aussi. Mais ce que je sors aujourd’hui, c’est le meilleur de moi-même, ce que je pouvais donner : je l’ai donné !

Tu as participé aussi à des scènes slam, est-ce qu’il y a une différence dans la manière de défendre tes textes dans ce cadre ? Est-ce que ce n’est pas plus personnel, plus introspectif ?

En fait, le slam j’en ai pas mal fait pendant six mois l’année dernière, en pleine préparation de l’album. Je testais les couplets que j’écrivais pour l’album, pour voir la réaction des gens et aussi parce que ça m’a fait évoluer sur l’interprétation. Comme au slam ta seule musicalité c’est ta voix, j’ai trouvé que les gens racontaient les textes avec une émotion dans la voix qui était juste par rapport au texte. Dans le rap, des fois, tu oublies un peu ça, t’es pris par la vitesse de la batterie, par le BPM et t’oublies de t’ajuster au message que tu racontes, t’es plus dans un mode linéaire. Et le slam ça m’a fait prendre conscience que c’était essentiel de rapper avec le ton juste, en interprétant. Même si c’est du rap, il faut interpréter, sans jouer la comédie. Le slam permet ça, dans le rap je l’entends moins. Comme il n’y a pas de musique, il y a plus d’espace pour se poser au bon rythme. Dans le slam, il y a aussi beaucoup d’introspection, les gens vont faire cet effort d’interprétation, ils se posent avec une émotion qui est juste pour eux en fait. J’ai essayé de transposer ça un peu dans le rap, même si je restais pris par la batterie et la prod. J’ai évolué en termes d’interprétation grâce au slam par rapport à ce que je pouvais faire avant. Il y a beaucoup de rappeurs qui peuvent se retrouver en difficulté à une scène slam par rapport au rythme. Ils pensent que les slameurs c’est juste des gars qui ont lâché l’instru mais c’est plus compliqué que ça.

J’avais une question sur les prods de ton ablum. Tu as fait appel à six beatmakers différents mais on sent quand même une certaine forme de cohérence avec beaucoup de samples et des instrus jazzy. Comment as-tu réussi à trouver cette alchimie ?

Au tout début où j’ai commencé, j’ai vraiment épuisé tous les sites où les gars balancent des beatapes, des prods… A chaque fois ça a marché au coup de cœur, je kiffais une prod en particulier, je contactais le gars et si ça matchait, je lui demandais s’il faisait pas d’autres trucs. Au final, je me retrouve avec six beatmakers qui viennent d’horizons et de pays différents. Je les trouve tous très talentueux. C’est marrant parce qu’ils ont tous écouté l’album, alors qu’ils comprennent pas tous le français, mais tous m’ont dit qu’ils avaient pris une claque en écoutant une prod et c’était jamais la leur. Je pense qu’ils sont tous super forts, et j’ai eu des coups de cœur pour leurs prods. La cohérence est le fruit d’une sensibilité musicale qui est commune, c’est un choix de prods qui correspond à ce que j’ai envie de raconter. Effectivement, je trouve qu’il y a une réelle cohérence aussi, alors que les gars viennent des Etats-Unis, de Russie, du Canada… La cohérence s’explique aussi par le fait qu’il n’y a qu’un seul mec qui a mixé et masterisé les morceaux, c’est Terem qui a fait un gros travail. Il y a quatre morceaux aussi où Roman Didier, un trompettiste, a fait des arrangements et entre les samples initiaux de cuivres et ces arrangements il y a au final un peu de cuivres sur tous les morceaux, je pense que ça apporte aussi de la cohérence à l’album.

Est-ce qu’il y a des projets d’artistes que tu attends avec impatience ?

Ouais, carrément, je trouve que l’année 2015 a été assez riche en sorties rap français. Là, prochainement j’attends Espiem qui va sortir un album. Je l’ai rencontré une fois, il y a très longtemps en 2008 ou 2009, à l’époque où on avait sorti le premier album. Son manager de l’époque avait kiffé notre album et nous avait proposé de se rencontrer parce qu’il pensait qu’on avait des trucs à faire ensemble. On s’était vu et on n’a finalement pas bossé ensemble, pas parce qu’on ne s’est pas entendu, mais parce qu’on est allé dans des directions différentes, c’est comme ça. J’ai toujours admiré sa rigueur, son talent et j’ai bien aimé les projets qu’il a sortis. Connaissant l’exigence du mec, je pense qu’il va y avoir de très grosses choses sur cet album. J’attends le nouvel album du Bon Nob, on a bossé ensemble sur le dernier projet que l’on avait fait. J’aime beaucoup sa sensibilité d’homme, il raconte ce qu’il est et je suis donc curieux d’écouter ce qu’il va faire. J’attends aussi le nouveau projet de mon pote Oldy Clap Recordz, qui a produit tout notre dernier album, et qui là va sortir un projet avec un rappeur que j’aime beaucoup qui s’appelle Tedji. Leur projet physique sera un bouquin c’est super atypique. Et puis j’attends le nouveau Kohndo aussi.

Ketchup ou Mayo ?

Je mélange les deux. Si je mange des frites, c’est avec Ketchup et Mayo, un côté de la frite dans le Ketchup et l’autre côté dans la Mayo.

On vous laisse avec le dernier clip de Rotko pour son morceau « Dire : je t’aime ».